‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 279 sur 417 · POMPÉE, ARISTIE · texte numérisé non relu

POMPÉE, ARISTIE

POMPÉE

Me dit*on vrai, madame, et serait-il possible...

ARISTIE

Oui , seigneur, il est vrai que j’ai le cœur sensible;

Suivant qu’on m’aime ou hait, j’aime ou hais à mon tour,

Et ma gloire soutient ma haine et mon amour.

Mais si de mon amour elle est la souveraine ,

Elle n’est pas toujours maîtresse de ma haine ;

Je ne la suis pas même ; et je hais quelquefois Et moins que je ne veux , et moins que je ne dois.

POMPÉE

Cette haine a pour moi toute son étendue ,

Madame, et la pitié ne l’a point suspendue;

La générosité n’a pu la modérer.

ARISTIE

Vous ne voyez donc pas qu’elle a peine à durer ?

Mon feu , qui n’est éteint que parce qu’il doit l’être,

Cherche en dépit de moi le vôtre pour renaître ;

Et je sens qu’à vos yeux mon courroux chancelant Trébuche , perd sa force , et meurt en vous parlant. M’aimeriez- vous encor, seigneur ?

leau disait que cette scène n’était ni dans la raison , ni dans la nature, et qu’il était ridicule que Pompée vînt redemander sa femme à Sértovins, tandis qu’il en avait une autre delà main de Sylla. J’avoue que l'objet de cette conférence peut être critiqué; mais j'ai bien de la peine à croire que Boileau ne fût pas content des morceaux adroits et sublimes de cette scène; il savait trop bien que le goût consiste à savoir admirer les beautés au milieu des défauts. (V.)— Le Bolêana est un livre assez méprisé , qui n’a jamais eu d’autorité chez les littérateurs instruits. (P.)

CORNEILLE. — T. II

ShKiOKlUS.

POMPÉE

Si je vous aime !

Demandez si je vis , ou si je suis moi-même.

Votre amour est ma vie , et ma vie est à vous.

A.RISTIE.

Sortez de mon esprit , ressentiments jaloux :

Noirs enfants du dépit, ennemis de ma gloire.

Tristes ressentiments , je ne veux plus vous croire.

Quoi qu'on m'ait fait d’outrage, il ne m’en souvient plus.

Plus de nouvel hymen , plus de Sertorius 1 ;

Je suis au grand Pompée ; et puisqu'il m’aime encore, Puisqu’il me rend son cœur, de nouveau je l'adore.

Plus de Sertorius. Mais , seigneur, répondez ;

Faites parler ce cœur qu’enfin vous me rendez.

Plus de Sertorius. Hélas ! quoi que je die.

Vous ne me dites point, seigneur : Plus d'Æmilie.

Rentrez dans mon esprit , jaloux ressentiments ,

Fiers enfants de l’honneur, nobles emportements :

C’est vous que je veux croire ; et Pompée infidèle Ne saurait plus souffrir que ma haine chancelle;

11 l’affermit pour moi. Venez , Sertorius ;

Il me rend toute à vous par ce muet refus.

.Donnons ce grand témoin à ce grand hyménée ,

Son âme toute ailleurs n'en sera point gênée :

11 le verra sans peine , et cette dureté Passera chez Sylla pour magnanimité.

POMPÉE

Ce qu’il vous fait d'injure également m’outrage;

Mais enfin je vous aime , et ne puis davantage.

Vous , si jamais ma flamme eut pour vous quelque appas , Plaignez- vous , haïssez, mais ne vous donnez pas;

Demeurez en état d’être toujours ma femme ,

Gardez jusqu’au tombeau l’empire de mon âme.

Sylla n’a que son temps , il est vieil et cassé ;

* Refrains, jeux d’esprit compassés. Cela ressemble un peu à ces anciennes pièces de poésie nommées chants royaux , ballades , virelais ; amusements que jamais ni les Grecs ni les Romains ne connurent, excepté dans les vers phaleuques , qui étaient une espèce de poésie molle et efféminée , où les refrains étaient admis , et quelquefois aussi dans l’églogue :

Ducite ab urhe domum , mea carmina, ducite Daphnim. (V.)

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