ACTE III, SCÈNE II. JM
Son règne passera , s’il n’est déjà passé ;
Ce grand pouvoir lui pèse , il s’apprête à le rendre ;
Comme à Sertorius , je veux bien vous l’apprendre.
Ne vous jetez donc point , madame , en d’autres bras 1 ; Plaignez-vous , haïssez , mais ne vous donnez pas :
Si vous voulez ma main , n’engagez point la vôtre.
ARISTIE
Mais quoi ! n’êtes-vous pas entre les bras d’une autre?
POMPÉE
Non , puisqu’il vous en faut confier le secret ,
Æmilie à Sylla n’obéit qu’à regret.
Des bras d’un autre époux ce tyran qui l’arrache Ne rompt point dans son cœur le saint nœud qui l’attache ;
Elle porte en ses flancs le fruit de cet amour 2 ,
Que bientôt chez moi-môme elle va mettre au jour ;
Et , dans ce triste état, sa main qu’il m’a donnée N’a fait que l’éblouir par un feint hyménée ,
Tandis que , tout entière à son cher Glàbrion ,
Elle paraît ma femme, et n’en a que le nom.
ARISTIE
Et ce nom seul est tout pour celles de ma sorte.
1 Corneille a été trop souvent un peintre trop exact des mœurs de l’antiquité. La seene , dans Sertorius , entre Pompée et Aristie est admirable pour un homme qui sait se transporter au temps de Pompée; mais elle ne paraît pas vraisemblable au plus grand nombre des specta<> teurs , qui ne peuvent comprendre qu’un mari dise à sa femme :
Non, ne vous jetez point, madame, en d'autres bras.
Pompée , pour prouver à son ancienne épouse que la nouvelle qu’il vient de prendre reste toujours attachée à son premier époux, s’exprime ainsi :
. Elle porte en ses flancs .
•A ces mots, qui étonnent un spectateur peu instruit des mœurs romaines3 Aristie fait cette réponse non moins étonnante pour lui :
Rendez-le-moi , seigneur .
Pour sentir la beauté de cette réponse , il faudrait presque être un ancien Romain. Le tableau est ressemblant, mais il l'est trop : il est des occasions où une ressemblance exacte ne convient pas ( L. Racine.)
2 Ce détail domestique , cette confidence de Pompée , qu’il ne couche point avec sa nouvelle femme, et qu’elle est grosse d’un autre , sont au-dessous de la comédie. De telles naïvetés qui succèdent à la belle scène de l’entrevue de Pompée et de Sertorius justifient, ce que Molière disait de Corneille , qu’il y avait un lutin qui tantôt lui faisait ses vers admirables, et tantôt le laissait travailler lui-même. (V.)
ftendez-le-moi , seigneur, ce grand nom qu’elle porte », J’aimai votre tendresse et vos empressements ;
Mais je suis au-dessus de ces attachements ;
Et tout me sera doux , si ma trame coupée Me rend à mes aïeux en femme de Pompée ,
Et que sur mon tombeau ce grand titre gravé Montre à tout l’avenir que je Pai conservé.
J’en fais toute ma gloire et toutes mes délices ;
Un moment de sa perte a pour moi des supplices. Vengez-moi de Sylla, qui me l’ôte aujourd’hui,
Ou souffrez qu’on me venge et de vous et de lui ;
Qu’un autre hymen me rende un titre qui l’égale;
Qu’il me relève autant que Sylla me ravale :
Non que je puisse aimer aucun autre que vous ;
Mais pour venger ma gloire il me faut un époux ,
Il m’en faut un illustre, et dont la renommée...
POMPÉE
Ah ! ne vous lassez point d’aimer et d’être aimée.
Peut-être touchons-nous au moment désiré Qui saura réunir ce qu’on a séparé.
Ayez plus de courage et moins d’impatience;
Souffrez que Sylla meure , ou quitte sa puissance...
ARISTIE
J’attendrai de sa mort ou de son repentir
Qu’à me rendre l’honneur vous daigniez consentir?
Et je verrai toujours votre cœur plein de glace ,
Mon tyran impuni , ma rivale en ma place,
Jusqu’à ce qu’il renonce au pouvoir absolu ,
Après l’avoir gardé tant qu’il l’aura voulu ?
POMPÉE
Mais tant qu’il pourra tout , que pourrai-je , madame ?
ARISTIE
Suivre en tous lieux , seigneur, l’exil de votre femme,
La ramener chez vous avec vos légions ,
Et rendre un heureux calme à nos divisions.
Que ne pourrez-vous point en tête d’une armée,
1 C’est le lutin qui fit ce vers-là ; mais ce n’est pas lui qui fit pour celles de ma sorte (V.)
2 Ce vers humilie trop Pompée. Il y a des hommes qu’il ne faut jamais faire voir petits. (.V.)