‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 280 sur 417 · ACTE III, SCÈNE II. JM · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE II. JM

Son règne passera , s’il n’est déjà passé ;

Ce grand pouvoir lui pèse , il s’apprête à le rendre ;

Comme à Sertorius , je veux bien vous l’apprendre.

Ne vous jetez donc point , madame , en d’autres bras 1 ; Plaignez-vous , haïssez , mais ne vous donnez pas :

Si vous voulez ma main , n’engagez point la vôtre.

ARISTIE

Mais quoi ! n’êtes-vous pas entre les bras d’une autre?

POMPÉE

Non , puisqu’il vous en faut confier le secret ,

Æmilie à Sylla n’obéit qu’à regret.

Des bras d’un autre époux ce tyran qui l’arrache Ne rompt point dans son cœur le saint nœud qui l’attache ;

Elle porte en ses flancs le fruit de cet amour 2 ,

Que bientôt chez moi-môme elle va mettre au jour ;

Et , dans ce triste état, sa main qu’il m’a donnée N’a fait que l’éblouir par un feint hyménée ,

Tandis que , tout entière à son cher Glàbrion ,

Elle paraît ma femme, et n’en a que le nom.

ARISTIE

Et ce nom seul est tout pour celles de ma sorte.

1 Corneille a été trop souvent un peintre trop exact des mœurs de l’antiquité. La seene , dans Sertorius , entre Pompée et Aristie est admirable pour un homme qui sait se transporter au temps de Pompée; mais elle ne paraît pas vraisemblable au plus grand nombre des specta<> teurs , qui ne peuvent comprendre qu’un mari dise à sa femme :

Non, ne vous jetez point, madame, en d'autres bras.

Pompée , pour prouver à son ancienne épouse que la nouvelle qu’il vient de prendre reste toujours attachée à son premier époux, s’exprime ainsi :

. Elle porte en ses flancs .

•A ces mots, qui étonnent un spectateur peu instruit des mœurs romaines3 Aristie fait cette réponse non moins étonnante pour lui :

Rendez-le-moi , seigneur .

Pour sentir la beauté de cette réponse , il faudrait presque être un ancien Romain. Le tableau est ressemblant, mais il l'est trop : il est des occasions où une ressemblance exacte ne convient pas ( L. Racine.)

2 Ce détail domestique , cette confidence de Pompée , qu’il ne couche point avec sa nouvelle femme, et qu’elle est grosse d’un autre , sont au-dessous de la comédie. De telles naïvetés qui succèdent à la belle scène de l’entrevue de Pompée et de Sertorius justifient, ce que Molière disait de Corneille , qu’il y avait un lutin qui tantôt lui faisait ses vers admirables, et tantôt le laissait travailler lui-même. (V.)

ftendez-le-moi , seigneur, ce grand nom qu’elle porte », J’aimai votre tendresse et vos empressements ;

Mais je suis au-dessus de ces attachements ;

Et tout me sera doux , si ma trame coupée Me rend à mes aïeux en femme de Pompée ,

Et que sur mon tombeau ce grand titre gravé Montre à tout l’avenir que je Pai conservé.

J’en fais toute ma gloire et toutes mes délices ;

Un moment de sa perte a pour moi des supplices. Vengez-moi de Sylla, qui me l’ôte aujourd’hui,

Ou souffrez qu’on me venge et de vous et de lui ;

Qu’un autre hymen me rende un titre qui l’égale;

Qu’il me relève autant que Sylla me ravale :

Non que je puisse aimer aucun autre que vous ;

Mais pour venger ma gloire il me faut un époux ,

Il m’en faut un illustre, et dont la renommée...

POMPÉE

Ah ! ne vous lassez point d’aimer et d’être aimée.

Peut-être touchons-nous au moment désiré Qui saura réunir ce qu’on a séparé.

Ayez plus de courage et moins d’impatience;

Souffrez que Sylla meure , ou quitte sa puissance...

ARISTIE

J’attendrai de sa mort ou de son repentir

Qu’à me rendre l’honneur vous daigniez consentir?

Et je verrai toujours votre cœur plein de glace ,

Mon tyran impuni , ma rivale en ma place,

Jusqu’à ce qu’il renonce au pouvoir absolu ,

Après l’avoir gardé tant qu’il l’aura voulu ?

POMPÉE

Mais tant qu’il pourra tout , que pourrai-je , madame ?

ARISTIE

Suivre en tous lieux , seigneur, l’exil de votre femme,

La ramener chez vous avec vos légions ,

Et rendre un heureux calme à nos divisions.

Que ne pourrez-vous point en tête d’une armée,

1 C’est le lutin qui fit ce vers-là ; mais ce n’est pas lui qui fit pour celles de ma sorte (V.)

2 Ce vers humilie trop Pompée. Il y a des hommes qu’il ne faut jamais faire voir petits. (.V.)

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