‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 288 sur 417 · ACTE IV, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE II

Nous perdons tout, madame, à le précipiter.

L’amour de Perpenna le fera révolter];

Souffrez qu’un peu de temps doucement le ménage , Qu’auprès d’un autre objet un autre amour l’engage :

Des amis d’Aristie assurons le secours A force de promettre , en différant toujours.

Détruire tout l’espoir qui les tient en haleine ,

C’est les perdre, c’est mettre un jaloux hors de peine,

Dont l’esprit ébranlé ne se doit pas guérir De cette impression qui peut nous l’acquérir. Pourrions-nous venger Rome après de telles pertes ? Pourrions-nous l’affranchir des misères souffertes?

Et de ses intérêts un si haut abandon...

Et que m’importe à moi si Rome souffre ou non 1 ?

Quand j’aurai de ses maux effacé l’infamie , ,

J’en obtiendrai pour fruit le nom de son amie !

Je vous verrai consul m’en apporter les lois ,

Et m’abaisser vous-même au rang des autres rois !

Si vous m’aimez, seigneur , nos mers et nos montagnes Doivent borner nos vœux, ainsi que nos Espagnes :

Nous pouvons nous y faire un assez beau destin ,

Sans chercher d’autre gloire au pied de l’Aventin. Affranchissons le Tage , et laissons faire au Tibre.

La liberté n’est rien quand tout le monde est libre ;

Mais il est beau de l’être, et voir tout l’univers Soupirer sous le joug , et gémir dans les fers ;

Il est beau d’étaler cette prérogative

Aux yeux du Rhône esclave et de Rome captive;

Et de voir envier aux peuples abattus Ce respect que le sort garde pour les vertus.

Quant au grand Perpenna , s’il est si redoutable , Permettez-moi le soin de le rendre traitable :

Je sais l’art d’empêcher les grands cœurs de faillir.

Mais quel fruit pensez- vous en pouvoir recueillir?

» Voilà enfin îles sentiments dignes d’une reine et d’une ennemie de Rome. Voilà des vers qui seraient dignes de l’entrevue de Pompée et de Sertorius, avec un peu de correction. Si tout le rôle dç Viriate était d« cette force , la pièce serait au rang des chefs-d'œuvre. (V,)

Je le sais comme vous , et vois quelles tempêtes Cet ordre surprenant formera sur nos têtes '.

Ne cherchons point, madame, à faire des mutins,

Et ne nous brouillons point avec nos bons destins- Rome nous donnera sans eux assez de peine,

Avant que de souscrire à l’hymen d’une reine ;

Et nous n’en fléchirons jamais la dureté ,

A moins qu’elle nous doive et gloire et liberté.

Je vous avouerai plus, seigneur : loin d’y souscrire ,

Elle en prendra pour vous une haine où j’aspire ,

Un courroux implacable, un orgueil endurci;

Et c’est par où je veux vous arrêter ici.

Qu’ai-je à faire dans Rome? et pourquoi, je vous prie..

Mais nos Romains , madame, aiment tous leur patrie;

Et de tous leurs travaux l’unique et doux espoir,

C’est de vaincre bientôt assez pour la revoir.

Pour les enchaîner tous sur les rives du Tage,

Nous n’avons qu’à laisser Rome dans l’esclavage : lis aimeront à vivre et sous vous et sous moi,

Tant qu’ils n’auront qu’un choix d’un tyran ou d’un roi

ils ont pour l’un et l’autre une pareille haine ,

Et n’obéiront point au mari d’une reine.

Qu’ils aillent donc chercher des climats à leur choix , dù le gouvernement n’ait ni tyrans ni rois.

Nos Espagnols, formés à votre art militaire,

Achèveront sans eux ce qui nous reste à faire.

La perte de Sylla n’est pas ce que je veux ;

Rome attire encor moins la fierté de mes vœux :

L’hymen où je prétends ne peut trouver d’amorces Au milieu d’une ville où régnent les divorces;

Et du haut de mon trône on ne voit point d’attraits Où l’on n’est roi qu’un an , pour n’être rien après.

Enfin, pour achever, j’ai fait pour vous plus qu’elle :

Elle vous a banni, j’ai pris votre querelle;

1 Un ordre surprenant qui forme des tempêtes sur des têtes t (V.)

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