ACTE I, SCÈNE
Vous preniez le parti de oe peuple rebelle :
On produit des témoins , et l’indice est puissant.
LE COMTE D’ESSEX
Et que peut le rapport , si je suis innocent ?
Le comte de Tyron , que la reine appréhende ,
Voudrait rentrer en grâce , y remettre l’Irlande ;
Et je croirais servir l’État plus que jamais,
Si mon avis suivi pouvait faire sa paix.
Comme il hait les méchants , il me serait utile A chasser un Coban, un Raleigh, un Cécile l.
Un tas d’hommes sans nom, qui, lâchement flatteurs,
Des désordres publics font gloire d’être auteurs :
Par eux tout périra. La reine , qu’ils séduisent ,
Ne veut pas que contre eux les gens de bien l'instruisent : Maîtres de son esprit , ils lui font approuver Tout ce qui peut servir à les mieux élever.
Leur grandeur se formant par la chute des autres...
SALSBURY.
Ils ont leurs intérêts , ne parlons que des vôtres.
Depuis quatre ou cinq jours , sur quels justes projets Avez-vous de la reine assiégé le palais ,
Lorsque le duc d’Irton épousant Henriette 2...
LE COMTE D’ESSEX
Ah î faute irréparable , et que trop tard j’ai faite !
Au lieu d’un peuple lâche et prompt à s’étonner,
Que n’ai-je eu pour secours une armée amener!
1 Robert Cecil , lord Burleigh , fils de YViliam Cecil , lord Burleigh , principal ministre d’État sous Élisabeth , fut depuis comte de Salisburv. Il s’en fallait beaucoup que ce fût un homme sans nom. L’auteur ne devait pas faire d’un comte de Salisbury un confident du comte d'Éssex, puisque le véritable comte de Salisbury était ce même Cecil , son ennemi personnel, un des seigneurs qui le condamnèrent Walter Raleigh était un vice-amiral, célèbre par ses grandes actions et par son génie, et dont le mérite solide était fort supérieur au brillant du comte d’Essex. 11 n’y eut jamais de Coban, mais bien un lord Cobhaui, d’une des plus illustres maisons du pays, qui, sous le roi Jacques I, fut mis en prison pour une conspiration vraie ou prétendue. 11 n’est pas permis de falsifier à ce point une histoire si récente, et de traiter avec tant d’indignité des hommes de la plus grande naissance et du plus grand mérite. Les personnes instruites en sont révoltées, sans que les ignorants y trouvent beaucoup déplaisir. (V.)
2 11 n’y a jamais eu ni duc d’Irton , ni aucun homme de ce nom , à la rour de Londres. Il est bon de savoir que, dans ce temps-là, on n*aceordait U* titre, de due qu’aux seigneurs alliés des rois et des reines. (V.)
LE COMTE D’ESSEX
Par le 1er, par le feu , par tout ce qui peut être ,
J’aurais de ce palais voulu me rendre maître.
C’en est fait; biens , trésors , rangs , dignités , emploi,
Ce dessein m’a manqué, tout est perdu pour moi.
SALSBURY.
Que m’apprend ce transport?
LE COMTE D’ESSEX
Qu’une flamme secrète Unissait mon destin à celui d’Henriette ,
Et que de mon amour son jeune cœur charmé Ne me déguisait pas que j’en étais aimé.
SALSBURY.
Le duc d’Irton l’épouse , elle vous abandonne.
Et vous pouvez penser...
LE COMTE D’ESSEX
Son hymen vous étonne ;
Mais enfin apprenez par quels motifs secrets Elle s’est immolée à mes seuls intérêts.
Conficlente à la fois et fille de la reine ,
Elle avait su vers moi le penchant qui l’entraîne.
Pour elle chaque jour réduite à me parler1 ,
Elle a voulu me vaincre , et n’a pu m’ébranler ;
Et , voyant son amour, où j’étais trop sensible ,
Me donner pour la reine un dédain invincible,
Pour m’en ôter la cause en m’ôtant tout espoir,
Elle s’est mariée... Hé! qui l’eût pu prévoir?
Sans cesse , en condamnant mes froideurs pour la reine,
Elle me préparait à cette affreuse peine;
Mais, après la menace, un tendre et prompt retour Me mettait en repos sur la foi de l’amour :
Enfin, par mon absence à me perdre enhardie,
Elle a contre elle-même usé de perfidie.
Elle m’aimait sans doute, et n’a donné sa foi Qu’en m’arrachant un cœur qui devait être à moi.
V ce funeste avis , quelles rudes alarmes !
1 II semblerait qu’Élisabetli fût une Roxanc, qui, n’osant entretenir le comte d’Essex, lui lit parler d’amour, sous le nom d’une Atalide. Quand on sait que la reine d’Angleterre était presque septuagénaire , ces petites intrigues , ces petites sollicitations amoureuses deviennent bien extraordinaires. Quant au style, il est faible, mais clair, et entièrement dans le genre médiocre. CVO