‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 319 sur 417 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ÉLISABETH, TILNEY

ÉLISABETH

En vain tu crois tromper la douleur qui m’accable ; C’est parce qu’il me hait qu’il s’est rendu coupable;

Et la belle S uffolk, refusée à ses vœux,

Lui fait joindre le crime au mépris de mes feux.

Pour le justifier, ne dis point qu’il ignore Jusqu’où va le poison dont l’ardeur me dévore :

Il a trop de ma bouche, il a trop de mes yeux 1 Appris qu’il est., l’ingrat, ce que j’aime le mieux.

Quand j’ai blâmé son choix , n’était-ce pas lui dire Que je veux que son cœur pour moi seule soupire?

Et mes confus regards n’ont-ils pas expliqué Ce que par mes refus j’avais déjà marqué ?

Oui , de ma passion il sait la violence ;

Mais l’exil de Suffolk l’arme pour sa vengeance :

Au crime pour lui plaire il s’ose abandonner,

Et n’en veut à mes jours que pour la couronner '.

TILNEY

Quelques justes soupçons que, vous en puissiez prendre , J’ai peine contre vous à ne le pas défendre :

L’État qu’il a sauvé, sa vertu, son grand cœur,

1 Je n’examine point si ces vers sont mauvais. Une reine telle qu’Élisabeth , presque décrépite , qui parle du poison qui dévore son cœur , et de ce que ses yeux et sa bouche ont dit à son ingrat , est un personnage comique. C’est là peut-être un des plus grands exemples du défaut qu'on a si souvent reproché à notre nation , de changer la tragédie en roman amoureux. S’il s’agissait d’une jeune reine, ce roman serait tolérable ; et on ne peut attribuer le succès de cette pièce qu’à l’ignorance où était le parterre de l’âge d’Élisabeth. Tout ce qu’elle pouvait raisonnablement dire, c’est qu’autrefois elle avait eu de l’inclination pour Essex; mais alors il n’y aurait eu rien d’intéressant. L’intérêt ne peut donc subsister qu’aux dépens de la vraisemblance. Qu’en doit-on conclure? que l’aventure du comte d’Essex est un sujet mal choisi. tV.)

LE COMTE D’ESSEX

Sa gloire , ses exploits, tout parle en sa faveur.

11 est vrai qu’à vos yeux Suffolk cause sa peine;

Mais, madame , un sujet doit-il aimer sa reine?

Et quand l’amour naîtrait, a-t-il à triompher Où le respect, plus fort , combat pour l’étouffer?

ÉLISABETH

Ali ! contre la surprise où nous jettent ses charmes,

La majesté du rang n’a que de faibles armes.

L’amour, par le respect dans un cœur enchaîné,

Devient plus violent, plus il se voit gêné.

Mais le comte, en m’aimant, n’aurait eu rien à craindre. Je lui donnais sujet de 11e se point contraindre ;

Et c’est de quoi rougir, qu’après tant de bonté Ses froideurs soient le prix que j’en ai mérité.

TILNEY

Mais je veux qu’à vous seule il cherche enfin à plaire : De cette passion que faut-il qu’il espère? '

ÉLISABETH

Ce qu’il faut qu’il espère? Et qu’en puis-je espérer,

Que la douceur de voir, S’aimer, de soupirer ?

Triste et bizarte orgueil qui m’ôte à ce que j’aime!

Mon bonheur, mon repos s’immole au rang suprême ;

Et je mourrais cent fois plutôt que faire un roi Qui , dans le trône assis, fût au-dessous de moi.

Je sais que c’est beaucoup que vouloir que son âme Brûle à jamais pour moi d’une inutile flamme , Qu’aimer sans espérance est un cruel ennui;

Mais la part que j’y prends doit l’adoucir pour lui;

Et lorsque par mon rang je suis tyrannisée ,

Qu’il le sait , qu’il le voit , la souffrance est aisée.

Qu’il me plaigne , se plaigne , et, content de m’aimer... Mais que dis-je? d’une autre il s’est laissé charmer;

Et tant d’aveuglement suit l’ardeur qui l’entraîne,

Que , pour la satisfaire , il veut perdre sa reine.

Qu’il craigne cependant de me trop irriter ;

Je contrains ma colère à ne pas éclater :

Mais quelquefois l’amour qu’un long mépris outrage , Las enfin de souffrir, se convertit en rage;

Et je ne réponds pas...

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