‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 320 sur 417 · ÉLISABETH, LA DUCHESSE, TILNEY · texte numérisé non relu

ÉLISABETH, LA DUCHESSE, TILNEY

ÉLISABETH

Eh bien , duchesse, à quoi Ont pu servir les soins que vous prenez pour moi? Avez-vous vu le comte, et se rend-il traitable ?

LA DUCHESSE

J1 fait voir un respect pour vous inviolable ;

Et si vos intérêts ont besoin de son bras , Commandez, le péril ne l’étonnera pas .

Mais il ne peut souffrir sans quelque impatience Qu’on ose auprès de vous noircir son innocence.

Le crime, l’attentait , sont des noms pleins d’horreur Qui mettent dans son âme une noble fureur.

11 se plaint qu’on l’accuse, et que sa reine écoute Ce que des imposteurs...

ÉLISABETH

Je lui fais tort, sans doute :

Quand jusqu’en mon palais il ose m’assiéger,

Sa révolte n’est rien , je la dois négliger ;

Et ce qu’avec l’Irlande il a d’intelligence Marque dans ses projets la plus haute innocence !

Ciel! faut-il que ce cœur, qui se sent déchirer. Contre un sujet ingrat tremble à se déclarer;

Que , ma mort qu’il résout me demandant la sienne , Une indigne pitié m’étonne , me retienne ;

Et que toujours trop faible , après sa lâcheté ,

Je n’ose mettre enfin ma globe en sûreté?

Si l’amour une fois laisse place à la haine ,

11 verra ce que c’est que d’outrager sa reine ;

Il verra ce que c’est que de s’être caché Cet amour où pour lui mon cœur s’est relâché.

J’ai souffert jusqu’ici ; malgré ses injustices,

J’ai toujours contre moi lait parler ses services Mais puisque son orgueil va jusqu’aux attentats,

11 faut en l’abaissant étonner les ingrats ;

11 faut à l’imivers, qui me voit , me contemple.

D’une juste rigueur donner un grand' exemple .

Il cherche à m’y contraindre, il le veut, c’est assez.

LE COMTE D’ESSEX

LA DUCHESSE

Quoi ! pour ses ennemis vous vous intéressez ,

Madame? ignorez-vous que l’éclat de sa vie Contre le rang qu’il tient arme en secret l’envie? Coupable en apparence...

Ah ! dites en effet :

Les témoins sont ouïs, son procès est tout fait 1 ;

Lt si je veux enfin cesser de le défendre ,

L’arrêt ne dépend plus que de le faire entendre.

Qu'il y song'e ; autrement...

LA DUCHESSE

Eh quoi ! ne peut-on pas L’avoir rendu suspect sur de faux attentats ?

ÉLISABETH

Ah ! plut au ciel ! Mais non, les preuves sont trop fortes. IN’a-t-il pas du palais voulu forcer les portes?

Si le peuple, qu’en foule il avait attiré ,

Eût appuyé sa rage, il s’en fut emparé :

Plus de trône pour moi , l’ingrat s’en rendait maître.

LA DUCHESSE

On n’est pas criminel toujours pour le paraître.

Mais je veux qu’il le soit, ce cœur de lui charmé Résoudra-t-il sa mort ? Vous l’avez tant aimé!

ÉLISABETH

Ah ! cacliez-moi l’amour qu’alluma trop d’estime;

M’en faire souvenir, c’est redoubler son crime.*

A ma honte , il est vrai , je le dois confesser,

Je sentis, j’eus pour lui... Mais que sert d’y penser? Suffolk me l’a ravi ; Suffblk , qu’il me préfère ,

Lui demande mon sang; le lâche veut lui plaire.

1 Ce n’cst pas la peine d’écrire en vers quand on se permet un style si commun : ce n’est là que rimer de la prose triviale. Il y a dans cette scène quelques mouvements de passion , quelques combats du cœur • mais qu’ils sont mal exprimés ! Il semble qu’on ait applaudi , dans cette pièce , plutôt ce que les acteurs devaient dire que ce qu’ils disent, plutôt leur situation que leurs discours. C’est ce qui arrive souvent dans les ouvrages fondés sur les passions; le cœur du spectateur s’y prête à l’ctat des personnages , et n’examine point. Ainsi tous les jours nous nous attendrissons à la vue des personnes malheureuses, sans faire attention à la manière dont elles expriment leurs infortunes. (V.)

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