SCÈNE IV
ANTIOCHÜS, SÉLEUCUS , RODOGUNE.
ANTtOCIHJS.
Ne vous offensez pas , princesse , de nous voir De vos yeux à vous-même expliquer le pouvoir 3.
Ce n’est pas d’aujourd’hui que nos cœurs en soupirent '1 ;
A vos premiers regards tous deux ils se rendirent;
Mais un profond respect nous fit taire et brûler;
Et ce même respect nous force de parler.
L’heureux moment approche où votre destinée
« Consentir à , et non consentir le : ce verbe gouverne toujours le datif, exprimé chez nous parla préposition à. Il est vrai qu’au barreau on viole cette règle ; mais le style du barreau est celui des barbarismes. (V.)
2 Que veut dire cela? veut-elle parler de l’ordre qu’elle va donner à ses deux amants de tuer leur mère? est-ce là le cas d’un soupir? ne faut-il pas avouer que presque tous les sentiments de ce monologue ne sont ni assez vrais ni assez touchants? (V.)
3 Et de quoi veut-il qu’elle s’offense? de ce que deux frères, dont l’un doit l’épouser et la faire reine, joignent à l’oflre du trône un sentiment dont elle doit être charmée et honorée ? Ce faux goût était introduit par nos romans de chevalerie, dans lesquels un héros était sûr de l’indignation de sa dame, quand il lui avait fait sa déclaration ; et ce n’était qu’après beaucoup de temps et de façons qu’on lui pardonnait. (V.)
4 Cet en ne parait se rapporter à rien , car.Ies coeurs ne soupirent pas l’expliquer un pouvoir. (V.)
RODOGtHNK.
Semble être aucunement à la nôtre enchaînée * ,
Puisque d'un droit d’aînesse incertain parmi nous *
La nôtre attend un sceptre, et la vôtre un époux.
C’est trop d’indignité, que notre souveraine De l’un de ses captifs tienne le nom de reine 1 2 3 ;
Notre amour s’en offense , et , changeant cette loi ,
Remet à notre reine à nous choisir un roi.
Ne vous abaissez plus à suivre la couronne 4 ;
Donnez-la , sans souffrir qu’avec elle on vous donne;
Réglez notre destin, qu’ont mal réglé les dieux;
Notre seul droit d’aînesse est de plaire à vos yeux :
L’ardeur qu’allume en nous une flamme si pure Préfère votre choix au choix de la nature ,
Et vient sacrifier à votre élection 5 Toute notre espérance et notre ambition.
Prononcez donc, madame, et faites un monarque :
Nous céderons sans honte à cette illustre marque ;
Et celui qui perdra votre divin objet Demeurera du moins votre premier sujet;
Son amour immortel saura toujours lui dire Que ce rang près de vous vaut ailleurs un empire;
Il y mettra sa gloire , et, dans un tel malheur.
L’heur de vous obéir flattera sa douleur.
RODOGÜNE.
Princes, je dois beaucoup à cette déférence De votre ambition et de votre espérance ;
Et j’en recevrais l’offre avec quelque plaisir,
Si celles de mon rang avaient droit de choisir.
Comme sans leur avis les rois disposent d’elles Pour affermir leur trône ou finir leurs querelles ,
Le destin des États est arbitre du leur,
Et l’ordre des traités règle tout dans leur cœur.
1 Aucunement est un terme de loi qui ne doit jamais entrer dans un vers. (V.)
2 Incertain parmi nous, il veut dir q incertain entre nous deux; mais parmi ne peut jamais être employé pour entre. (V.)
3 C’efct jouer sur les mots de reine et de captif , et c’est un Ion de galanterie qui est bien loin du tragique. (V.)
4 On ne suit point une couronne , on suit l’ordre , la loi qui dispose de la couronne. Cette faute est répétée plus bas. (V.)
5 Élection ne peut être employé pour choix ; élection d’nn empereur, d’un pape , suppose plusieurs suffrages. (V.)