‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 333 sur 417 · ACTE III , SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE III , SCENE III

Tremblant, saisi d’effroi pour vous, pour vos États, J’ose vous conjurer de ne vous perdre pas.

Je n’examine point quel peut être le crime ;

Mais si. l’arrêt donné vous semble légitime,

Vous le paraîtra-t-il quand vous daignerez voir Par un funeste coup quelle tête il lait choir ?

C’est ce fameux héros dont cent fois la victoire Par les plus grands exploits a consacré la gloire ,

Dont partout le destin fut si noble et si beau ,

Qu’on livre entre les mains cTun infâme bourreau. Après qu’à sa valeur, que chacun'idolâtre ,

L’univers avec pompe a servi de théâtre, Pourrez-vous consentir qu’un échafaud dressé Montre à tous de quel prix il est récompensé?

Quand je viens vous marquer son mérite et sa peine.

Ce n’est point seulement l’amitié qui m’amène;

C’est l’État désolé, c’est votre cour en pleurs ,

Qui , perdant son appui, tremble de ses malheurs.

Je sais qu’en sa conduite il eut quelque imprudence; Mais le crime toujours ne suit pas l’apparence;

Et , dans le rang illustre où ses vertus l’ont mis,

Estimé de sa reine , il a des ennemis.

Pour lui, pour vous , pour nous, craignez les artifices De ceux qui de sa mort se rendent les complices ; Songez que la clémence a toujours eu ses droits ,

Et qu’elle est la vertu la plus digne des rois.

ÉLISABETH

Comte de Salsbury , j’estime votre zèle ; '

J’aime à vous voir ami' généreux et fidèle,

Et loue en vous l’ardeur que ce noble intérêt Vous donne à murmurer d’un équitable arrêt :

J’en sens, ainsi que vous, une douleur extrême ;

Mais je dois à l’État encor plus qu’à moi-même.

Si j’ai laissé du comte éclaircir le forfait,

C’est lui qui m’a forcée à tout ce que j’ai fait :

Prête à tout oublier, s’il m’avouait son crime,

On le sait, j’ai voulu lui rendre mon estime ;

Ma bonté n’a servi qu’à redoubler l’orgueil Qui des ambitieux est l’ordinaire écueil.

Des soins qu’il m’a vu prendre à détourner l’orage, Quoique sûr d’y périr, il s’est fait un outrage :

LE COMTE D’ESSEX

Si sa tête me fait raison de sa fierté ,

C’est sa faute ; il aura ce qu’il a mérité.

SALSBURY.

11 mérite, sans doute, une honteuse peine r,

Quand sa fierté combat les bontés de sa reine :

Si quelque chose en lui vous peut, vous doit blesser, C’est l’orgueil de ce cœur qu’il ne peut abaisser.

Cet orguçil qu’il veut croire au péril de sa vie.

Mais, pour être trop fier, vous a-t-il moins servie? s Vous a-t-il moins montré dans cent et cent combats Que pour vous il n’est rien d’impossible à son bras? Car son sang prôdigué , par l’éclat de sa gloire , Daignez , s’il vous en reste encor quelque mémoire , Accorder au malheur qui l’accable aujourd’hui Le pardon qu’à genoux je demande pour lui :

Songez que, si jamais il vous fut nécessaire,

Ce qu’il a déjà fait , il peut encor le faire ;

Et que nos ennemis , tremblants , désespérés,

N’ont jamais mieux vaincu que quand vous le perdez.

ÉLISABETH

Je le perds à regret : mais enfin je suis reine ;

Il est sujet , coupable , et digne de sa peine.

L’arrêt est prononcé, comte; et tout l’univers Va sur lui , va sur moi tenir les yeux ouverts.

Quand sa seule fierté , dont vous blâmez l’audace , M’aurait fait souhaiter qu’il m’eût demandé grâce;

Si par là de la mort il a pu s’affranchir,

Dédaignant de le faire, est-ce à moi de fléchir?

Est-ce à moi d’endurer qu’un sujet téméraire A d’impuissants éclats réduise ma colère,

Et qu’il puisse , à ma honte, apprendre à l’avenir Que je connus son crime, et n'osai le punir?

SALSBURY.

On parle de révolte et de ligues secrètes ;

1 Pourquoi mérite-t-il une honteuse peine, s’il n’est que fier? Il la mérite, s’il a conspiré, si, comme Cécile l’a dit, du comte de Tyron , de l’Irlandais suivi, il en voulait au trône, et qu'il l'aurait ravi. On ne sait jamais à quoi s’en tenir dans cette pièce : ni la conspiration du comte d’Essex , ni les sentiments d’Élisabeth, ne sont jamais assez éclaircis. (V.)

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