‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 335 sur 417 · ÉLISABETH, LA DUCHESSE · texte numérisé non relu

ÉLISABETH, LA DUCHESSE

ÉLISABETH

Venez, venez, duchesse, et plaignez mes ennuis.

Je cherche à pardonner, je le veux , je le puis,

Et je tremble toujours qu’un obstiné coupable Lui-même contre moi ne soit inexorable.

Ciel , qui me fis un cœur et si noble et si grand ,

Ne le devais-tu pas former indifférent ?

Fallait-il qu’un ingrat, aussi fier que sa reine,

Me donnant tant d’amour , fût digne de ma haine?

Ou , si tu résolvais de m’en laisser trahir,

Pourquoi ne m’as-tu pas permis de le haïr?

Si ce funeste arrêt n’ébranle point le comte ,

Je ne puis éviter ou ma perte ou ma honte :

Je péris par sa mort ; et , le voulant sauver.

Le lâche impunément aura su me braver.

Que je suis malheureuse!

LA DUCHESSE

On est sans doute à plaindre y%

Quand on hait la rigueur et qu’on s’y voit contraindrê :

Mais si le comte osait , tout condamné qu’il est,

1 II est bien étrange que Salsbury dise qu’on a contrefait l’écriture du comte d’Essc* , et que la reine ne songe pas à examiner une chose si importante. Elle doit assurément s’en éclaircir, et comme amante, et comme reine. Elle ne répond pas seulement à cette ouvertüre qu’elle devait saisir, et qui demandait l’examen le plus prompt et le plus exact; elle répète encore en d’autres mots que le comte est trop lier.

LE COMTE D’ESSEX

Plutôt que son pardon accepter son arrêt,

Au moins de ses desseins, sans le dernier supplice, La prison vous pourrait.,.

Non , je veux qu’il fléchisse ; 11 y va de ma gloire , il faut qu’il cède l.

LA DUCHESSE

Hélas!

Je crains qu’à vos bontés 11 ne se rende pas ;

Que , voulaht abaisser ce courage invincible.

Vos efforts...

ÉLISABETH

Ab ! j’en sais un moyen infaillible.

Rien n’égale en horreur ce que j’en souffrirai;

C’est le plus grand des maux ; peut-être j’en mourrai : Mais si toujours d’-orgueil son audace est suivie,

11 faudra le sauver aux dépens de ma vie,

1 Élisabeth s’obstine toujours à cette seule idée, qui ne paraît guère convenable ; car lorsqu'il s’agit de la vie de ce qu’on aime, on sont bien d’autres alarmes. Voici ce qui a probablement engagé Thomas Corneille à faire le fondement de sa pièce de cette persévérance de la reine à vouloir que le comte d’Essex s'humilie. Elle lui avait ôté précédemment toutes ses charges après sa mauvaise conduite en Irlande; elle avait même poussé l’emportement honteux de la colère jusqu'à lui donner un soufflet. Le comte s'était retiré à la campagne ; il avait demandé humblement pardon par écrit, et il disait dans .sa lettre qu'il était pénitent comme Nabuchodonosor, et qu’il mangeait du foin. La reine alors n’avait voulu que l’humilier, et il pouvait espérer son rétablissement. Ce fut alors qu’il imagina pouvoir profiter de la vieillesse de la reine pour soulever le peuple , qu’il crut qu’on pourrait faire venir d’Écosse le roi Jacques, successeur naturel d’Élisabeth, et qu i! forma une conspiration aussi mal dirigée que criminelle, il fut pris précisément en flagrant délit , condamné et exécuté : avec ses complices, il n’était plus alors question de fierté. Cette scène de la duchesse d’irton avec Élisabeth a quelque ressemblance avec celle d’Atalidc avec Roxane. La duchesse avoue qu’elle est aimée du comte d’Essex , comme Atalide avoue qu’elle est aimée de Bajazet. La duchesse' est plus vertueuse, mais moins intéressante; et ce tjui ôte tout intérêt à cette scène de la duchesse avec la reine, c’est qu’on n’y parle que d’une intrigue passée ;. c’est que la reine a cessé , dans les scènes précédentes, de penser à cette prétendue Suffolk dont elle a cru le comte d’Essex amoureux ; c’est qu’enfin la duchesse d’Irton étant mariée, Élisabeth ne peut plus être jalouse avec bienséance ; mais surtout une jalousie d’Élisabeth , à son âge , ne peut être touchante. Il en faut toujours revenir là ; c’est le grand vice du sujet. L’amour n’est fait ni peu? fes viéux , ni pour les vieilles. (V.>

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