ACTE 111, SCÈNE IV
M’y voilà résolue. O vœux mal exaucés !
O mon cœur! est-ce ainsi que’ vous me trahissez ?
LA DUCHESSE
Votre pouvoir est grand; mais je connais le comte; 11 voudra...
ÉLISABETH
Je ne puis le vaincre qu’à ma honte ;
Je le sais : mais enfin je vaincrai sans effort,
Et vous allez vous-même en demeurer d’accord.
11 adore Suffotk ; c’est elle qui l’engage A lui faire raison d’un exil qui l’outrage.
Quoi que coûte à mon cœur ce funeste dessein ,
Je veux , je souffrirai qu’il lui donne la main ;
Et l’ingrat , qui m’oppose une fierté rebelle ,
Sûr enfin d’être heureux , voudra vivre pour elle!
Si par là seulement vous croyez le toucher, Apprenez un secret qu’il ne faut plus cacher.
De l’amour de Suffolk vainement alarmée.
Vous la punîtes trop ; il iie l’a point aimée :
C’est moi seule , ce sont mes criminels appas Qui surprirent son cœur que je n’attaquais pas.
Par devoir, par respect, j’eus beau vouloir éteindre Un feu dont vous deviez avoir tant à vous plaindre ; Confuse de ses vœux j’eus beau lui résister :
Comme l’amour se flatte, il voulut se flatter :
Il crut que la pitié pourrait tout sur votre âme,
Que le temps vous rendrait favorable à sa flamme ; Et quoique enfin pour lui Suffolk fût sans appas ,
Il feignit de l’aimer pour ne m’exposer pas.
Son exil étonna cet amour téméraire ;
Mais , si mon intérêt le força de se taire,
Son cœur, dont la contrainte irritait les désirs ,
Ne m’en donna pas moins ses plus ardents soupirs. Par moi qui l’usurpai vous en fûtes bannie ;
Je vous nuisis, madame, et je m’en suis punie.
Pour vous rendre les vœux que j’osais détourner}, On demanda ma main , je la voulus donner.
Éloigné de la cour, il sut cette nouvelle :
Il revient furieux , rend le peuple rebelle ,
S’en fait suivre au palais dans le moment fatal
LE COMTE D’ESSEX
Que l’hymen me livrait au pouvoir d’un rival ;
II venait l’empêcher, et c’est ce qu’il vous cache.
Voilà par où le crime à sa gloire s’attache.
On traite de révolte un fier emportement ,
Pardonnable peut-être aux ennuis d’un amant :
S’il semble un attentat, s’il en a l’apparence ,
L’aveu que je vous fais prouve son innocence.
Enfin, madame, enfin, par tout ce qui jamais Put surprendre, toucher, enflammer vos souhaits;
Par les plus tendres vœux dont vous fûtes capable,
Par lui-même, pour vous l’objet le plus aimable,
Sur des témoins suspects qui n’ont pu l’étonner,
Ses juges à la mort Pont osé condamner.
Accordez-moi ses jours pour prix du sacrifice Qui m 'arrachant à lui vous a rendu justice;
Mon cœur en souffre assez pour mériter de vous Contre un si cher coupable un peu moins de courroux.
ÉLISABETH
Ai-je bien entendu? le perfide vous aime,
Me dédaigne, me brave ; et , contraire à moi-même,
Je vous assurerais, en l’osant secourir,
La douceur d’être aimée et de me voir souffrir î Non, il faut qu’il périsse , et que je sois vengée ;
Je dois ce coup funeste à ma flamme outragée :
Il a trop mérité l’arrêt qui le punit ;
Innocent ou coupable , il vous aime , il suffit.
S’il n’a point de vrai crime, ainsi qu’on le veut croire,
Sur le crime apparent je sauverai ma gloire ;
Et la raison d’État, en le privant du jour.
Servira de prétexte à la raison d’amour.
LA DUCHESSE
Juste ciel! vous pourriez vous immoler sa vie !
Je ne me repens point de vous avoir servie ;
Mais , hélas ! qu’ai-je pu faire plus contre moi ,
Pour le rendre à sa reine , et rejeter sa foi ?
Tout parlait, m’assurait de son amour extrême;
Pour mieux me l’arracher, qu’au riez- vous fait vous-même ?
ÉLISABETH
Moins que vous : pour lui seul , quoi qu’il fût arrive, Toujours tout mon amour se serait conservé.
En vain de moi tout autre eût eu l’âme charmée ,