‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 336 sur 417 · ACTE 111, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE 111, SCÈNE IV

M’y voilà résolue. O vœux mal exaucés !

O mon cœur! est-ce ainsi que’ vous me trahissez ?

LA DUCHESSE

Votre pouvoir est grand; mais je connais le comte; 11 voudra...

ÉLISABETH

Je ne puis le vaincre qu’à ma honte ;

Je le sais : mais enfin je vaincrai sans effort,

Et vous allez vous-même en demeurer d’accord.

11 adore Suffotk ; c’est elle qui l’engage A lui faire raison d’un exil qui l’outrage.

Quoi que coûte à mon cœur ce funeste dessein ,

Je veux , je souffrirai qu’il lui donne la main ;

Et l’ingrat , qui m’oppose une fierté rebelle ,

Sûr enfin d’être heureux , voudra vivre pour elle!

Si par là seulement vous croyez le toucher, Apprenez un secret qu’il ne faut plus cacher.

De l’amour de Suffolk vainement alarmée.

Vous la punîtes trop ; il iie l’a point aimée :

C’est moi seule , ce sont mes criminels appas Qui surprirent son cœur que je n’attaquais pas.

Par devoir, par respect, j’eus beau vouloir éteindre Un feu dont vous deviez avoir tant à vous plaindre ; Confuse de ses vœux j’eus beau lui résister :

Comme l’amour se flatte, il voulut se flatter :

Il crut que la pitié pourrait tout sur votre âme,

Que le temps vous rendrait favorable à sa flamme ; Et quoique enfin pour lui Suffolk fût sans appas ,

Il feignit de l’aimer pour ne m’exposer pas.

Son exil étonna cet amour téméraire ;

Mais , si mon intérêt le força de se taire,

Son cœur, dont la contrainte irritait les désirs ,

Ne m’en donna pas moins ses plus ardents soupirs. Par moi qui l’usurpai vous en fûtes bannie ;

Je vous nuisis, madame, et je m’en suis punie.

Pour vous rendre les vœux que j’osais détourner}, On demanda ma main , je la voulus donner.

Éloigné de la cour, il sut cette nouvelle :

Il revient furieux , rend le peuple rebelle ,

S’en fait suivre au palais dans le moment fatal

LE COMTE D’ESSEX

Que l’hymen me livrait au pouvoir d’un rival ;

II venait l’empêcher, et c’est ce qu’il vous cache.

Voilà par où le crime à sa gloire s’attache.

On traite de révolte un fier emportement ,

Pardonnable peut-être aux ennuis d’un amant :

S’il semble un attentat, s’il en a l’apparence ,

L’aveu que je vous fais prouve son innocence.

Enfin, madame, enfin, par tout ce qui jamais Put surprendre, toucher, enflammer vos souhaits;

Par les plus tendres vœux dont vous fûtes capable,

Par lui-même, pour vous l’objet le plus aimable,

Sur des témoins suspects qui n’ont pu l’étonner,

Ses juges à la mort Pont osé condamner.

Accordez-moi ses jours pour prix du sacrifice Qui m 'arrachant à lui vous a rendu justice;

Mon cœur en souffre assez pour mériter de vous Contre un si cher coupable un peu moins de courroux.

ÉLISABETH

Ai-je bien entendu? le perfide vous aime,

Me dédaigne, me brave ; et , contraire à moi-même,

Je vous assurerais, en l’osant secourir,

La douceur d’être aimée et de me voir souffrir î Non, il faut qu’il périsse , et que je sois vengée ;

Je dois ce coup funeste à ma flamme outragée :

Il a trop mérité l’arrêt qui le punit ;

Innocent ou coupable , il vous aime , il suffit.

S’il n’a point de vrai crime, ainsi qu’on le veut croire,

Sur le crime apparent je sauverai ma gloire ;

Et la raison d’État, en le privant du jour.

Servira de prétexte à la raison d’amour.

LA DUCHESSE

Juste ciel! vous pourriez vous immoler sa vie !

Je ne me repens point de vous avoir servie ;

Mais , hélas ! qu’ai-je pu faire plus contre moi ,

Pour le rendre à sa reine , et rejeter sa foi ?

Tout parlait, m’assurait de son amour extrême;

Pour mieux me l’arracher, qu’au riez- vous fait vous-même ?

ÉLISABETH

Moins que vous : pour lui seul , quoi qu’il fût arrive, Toujours tout mon amour se serait conservé.

En vain de moi tout autre eût eu l’âme charmée ,

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