ACTE IV, SCÈNE I
Mais , pour verser ce sang tant de fois répandu , Peut-être un échafaud ne m’était-il pas dû.
Pour elle il fut le prix de plus d’une victoire :
Elle veut l’oublier, j’ai regret à sa gloire;
J’ai regret qu’aveuglée elle attire sur soi La honte qu’elle croit faire tomber sur moi.
Le ciel m’en est témoin , jamais sujet fidèle N’eut pour sa souveraine un cœur si plein de zèle.
Je l’ai fait éclater en cent et cent combats ;
On aura beau le taire , ils ne le tairont pas.
Si j’ai fait mon devoir quand je l’ai bien servie ,
Ou moins je méritais qu’elle eût soin de ipa vie.
Pour la voir contre moi si fièrement s’armer.
Le crime n’est pas grand de n’avoir pu l’aimer.
Le penchant fut toujours un mal inévitable :
S’il entraîne le cœur, le sort en est coupable;
Et toute autre , oubliant un si léger chagrin ,
Ne m’aurait pas puni des fautes du destin.
TILNEY
Vos froideurs, je l’avoue, ont irrité la reine ;
Mais daignez l’adoucir, et sa colère est vaine.
Pour trop croire un orgueil dont l’éclat lui déplaît , C’est vous-même , c’est vous qui donnez votre arrêt. Par vous , dit-on , l’Irlande à l’attentat* s’anime :
Que le crime soit faux , il est connu pour crime ;
Et quand pour vous sauver elle vous tend les bras ,
Sa gloire veut au moins que vous fassiez un pas ,
Que vous...
LE COMTE D’ESSEX
Ah ! s’il est vrai qu’elle songe à sa gloire , Pour garantir son nom d’une tache trop noire ,
11 est d’autres moyens où l’équité consent ,
Que de se relâcher à perdre un innocent.
On ose m’accuser : que sa colère accable Des témoins subornés qui me rendent coupable. Cécile les entend, et les a suscités ; ^
Raleigh leur a fourni toutes leurs faussetés.
Que Raleigh , que Cécile, et ceux qui leur ressemblent Ces infâmes sous qui tous les gens de bien tremblent , Par la main d’un bourreau , comme ils l’ont mérité , Lavent dans leur vil sang leur infidélité :
LE COMTE D’ESSEX
Alors, en répandant ce sang vraiment coupable.
La reine aura fait rendre un arrêt équitable :
Alors de sa rigueur le foudroyant éclat,
Affermissant sa gloire, aura sauvé l’État.
Mais sur moi, qui maintiens la grandeur souveraine , Du crime des méchants faire tomber la peine î Souffrir que contre moi des écrits contrefaits...
Non, la postérité ne le croira jamais :
Jamais on ne pourra se mettre en la pensée Que de ce qu’on me doit la mémoire effacée Ait laissé l’imposture en pouvoir d’accabler...
Mais la reine le voit, et le voit sans trembler :
Le péril de l’État n’a rien qui l’inquiète.
Je dois être content, puisqu’elle est satisfaite,
Et ne point m’ébranler d’un indigne trépas Qui lui coûte sa gloire et ne l’étonne pas.
tilney.
Et ne l’étonne pas ! Elle s’en désespère ,
Blâme votre rigueur, condamne sa colère.
Pour rendre à son esprit le calme qu’elle attend ,
Un mot à prononcer vous coûterait-il tant?
LE COMTE D’ESSEX
Je crois que de ma mort le coup lui sera rude ;
Qu’elle s’accusera d’un peu d’ingratitude.
Je n’ai pas , on le sait, mérité mes malheurs :
Mais le temps adoucit les plus vives douleurs.
De ses tristes remords si ma perte est suivie, ‘
Elle souffrirait plus à me laisser la vie.
Faible à vaincre ce cœur qui lui devient suspect,
Je ne pourrais pour elle avoir que du respect ;
Tout rempli de l’objet qui s’en est rendu maître,
Si je suis criminel , je voudrais toujours l’être :
Et, .sans doute, il est mieux qu’en me privant du jour Sa haine , quoique injuste , éteigne son amour.
TILNEY
Quoi ! je n’obtiendrai rien ?
LE COMTE D’ESSEX
Tu redoubles ma peine,
C’est assez.
Mais enfin que dirai-je à la reine?