‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 338 sur 417 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

LE COMTE D’ESSEX, TILNEY

LE COMTE D’ESSEX

Je dois beaucoup , sans doute , au souci qui t’amène;

Mais enfin tu pouvais t’épargner cette peine.

Si l’arrêt qui me perd te semble à redouter,

J’aime mieux le souffrir que de le mériter1.

TILNEY

De cette fermeté souffrez que je vous blâme.

Quoique la mort jamais n'ébranle une grande âme ,

Quand il nous la faut voir par des arrêts sanglants Dans son triste appareil approcher à pas lents...

LE COMTE D’ESSEX

Je ne le cèle-point , je croyais que la reine À me sacrifier dût avoir quelque peine.

Entrant dans le palais sans peur d’être arrêté,

J’en faisais pour ma vie un lieu de sûreté.

Non qu’enfm , si mon sang a tant de quoi lui plaire,

Je voie avec regret qu’on l’ose satisfaire;

1 Voilà donc le corate d’Essex qui proteste nettement de son innocence. Élisabeth , dans cette supposition de l’auteur, est donc inexcusable d’avoir fait condamner le comte : la duchesse d’Irton s’est donc très-mal conduite en n’éclaircissant pas la reine. Il est condamné sur de faux témoignages ; et la reine, qui l’adore , ne s’est pas mise en peine de se faire rendre compte des pièces du procès, qu’on lui a dit vingt fois être fausses. Une telle négligence n’est pas naturelle; c’est un défaut capital. Faites toujours penser et dire à vos personnages ce qu’ils doivent dire et penser ; faites-les agir comme ils doivent agir. L’amour seul d’Élisabeth , dira-t-on, l’aura forcée à mettre Essex entre les mains de la justice. Mais ce même amour devait lui faire examiner un arrêt qu’on suppose injuste; elle n’est pas assez furieuse d’amour pour qu’on l’excuse. Essex n’est pas assez passionné pour sa duchesse , sa duchesse n’est pas assez passionnée pour lui. Tous les rôles paraissent manqués dans cette tragédie, et cependant elle a eu du succès. Quelle en est la raison? Je le répète, la situation des personnages, attendrissante par elle-même, et l’ignorance où le parterre a été longtemps. (V.)

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