ACTE 1Y, SCÈNE ÎV
Sauvez-vous , sauvez-moi du coup qui me menace.
Si vous êtes soumis , la reine vous fait grâce ;
Sa bonté , qu’elle est prête à vous faire éprouver,
Ne veut...
LE COMTE D’ESSEX
Ah ! qui vous perd n’a rien à conserver.
Si vous aviez flatté l’espoir qui m’abandonne ,
Si, ri’étant point à moi, vous n’étiez à personne,
Et qu’au moins votre amour moins cruel à mes feux M’eût épargné l’horreur de voir un autre heureux ,
Pour vous garder ce cœur où vous seule avez place, Cent fois, quoique innocent, j’aurais demandé grâce. Mais vivre, et voir sans cesse un rivai odieux...
Ah ! madame , à ce nom je deviens furieux :
De quelque emportement si ma rage est suivie ,
Il peut être permis à qui sort de la vie.
LA DüCîIESSE.
Vous sortez de la vie î Ah ! si ce n’est pour vous ,
Vivez pour vos amis, pour la reine, pour tous;
Vivez pour m’affranchir d’un péril qui m’étonne;
Si c’est peu de prier, je le veux , je l’ordonne.
LE COMTE D’ESSEX
Cessez en l’ordonnant, cessez de vous trahir ;
Vous m’estimeriez moins , si j’osais obéir :
Je n’ai pas mérité le revers qui m’accable ;
Mais je meurs innocent, et je vivrais coupable. Toujours plein d’un amour dont sans cesse en tous lieux Le triste accablement paraîtrait à vos yeux.
Je tâcherais d’ôter votre cœur, vos tendresses ,
A l’heureux... Mais pourquoi ces indignes faiblesses? Voyons, voyons, madatine, accomplir sans effroi Les ordres que le ciel a donnés contre moi :
S’il souffre qu’on m’immole aux fureurs de l’envie,
Du moins il ne peut voir de tache dahs ma vie :
Tout le temps qu’à mes jours il avait destiné ,
C’est vous et mon pays à qui je l’ai donné.
Votre hymen , des malheurs pour moi le plus insigne M’a fait voir que de vous je n’ai pas été digne ,
Que j’eus tort quand j’osai prétendre à votre foi :
Et mon ingrat pays est indigne de moi.
J’ai prodigué pour lui cette vie, il me l’ôte ;
LE COMTE D’ESSEX
Un jour peut-être, un jour il connaîtra sa faute; il verra, par les maux qu’on lui fera souffrir...
(Croinmer paraît avec de la suite.)
Mais, madame, il est temps que je songe à mourir,
On s’avance , et je vois sur ces tristes visages De ce qu’on veut de moi de pressants témoignages. Partons, me voilà prêt. Adieu, madame : il faut,
Pour contenter la reine , aller sur l’échafaud.
Sur l’échafaud ! Ah , ciel ! quoi ! pour toucher votre âme La pitié... Soutiens-moi...
LE COMTE D’ESSEX
Vous me plaignez , madame !
Veuille le juste ciel, pour prix de vos bontés,
Vous combler et de gloire et de prospérités ,
Et répandre sur vous tout l’éclat qu a ma vie.
Par un arrêt honteux , ôte aujourd’hui l’envie!
Avancez, je vous suis. Prenez soin de ses jours ;
L’état où je la laisse a besoin de secours.