‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 344 sur 417 · SUITE DE LA. DUCHESSE · texte numérisé non relu

SUITE DE LA. DUCHESSE

SALSBURY.

Venez , venez , madame , on a besoin de vous.

Le comte veut périr ; raison , justice , gloire ,

Amitié , rien ne peut l’obliger à me croire.

Contre son désespoir si vous vous déclarez,

Il cédera sans doute , et vous triompherez.

Désarmez sa fierté , la victoire est facile ; ;

Accablé d’un arrêt qu’il peut rendre inutile ,

Je vous laisse avec lui prendre soin de ses jours,

Et cours voir s’il n’est point ailleurs d’autres secours.

( Il sort. )

LE COMTE D’ESSEX

Quelle gloire, madame, et combien doit l’envie Sè plaindre du bonheur des restes de ma vie ,

Puisque avant que je meure on me souffre en ce lieu La douceur de vous voir , et de vous dire adieu !

Le destin qui m’abat n’eût osé me poursuivre ,

Si le ciel m’eût pour vous rendu digne de vivre.

Ce malheur me fait seul mériter le trépas ,

Il en donne l’arrêt , je n’en murmure pas ;

Je cours l’exécuter , quelque dur qu’il puisse être,

Trop content si ma mort vous fait assez connaître Que jusques à ce jour jamais cœur enflammé c’avait en se donnant si fortement aimé.

LA DUCHESSE

Si cet amour fut tel que je l’ai voulu croire ,

Je le connaîtrai mieux quand , tout à votre gloire ,

Dérobant votre tête à vos persécuteurs,

Vous vivrez redoutable à d’infâmes flatteurs.

C’est par le souvenir d’une ardeur si parfaite

LE COMTE D’ESSEX

Que , tremblant des périls où mon malheur vous jette. J’ose vous demander, dans un si juste effroi,

Que vous sauviez des jours que j’ai comptés à moi. Douceur trop peu goûtée , et pour jamais finie !

J’en faisais vanité ; le ciel m’en a punie.

Sa rigueur s’étudie assez à m’accabler ,

Sans que la vôtre encor cherche à la redoubler.

LE COMTE D’ESSEX

De mes jours, il est vrai, l’excès de ma tendresse En vous les consacrant vous rendit la maîtresse :

Je vous donnai sur eux un pouvoir absolu ,

Et vous l’auriez encor si vous l’aviez voulu.

Mais , dans une disgrâce en mille maux fertile ,

Qu’ai*je affaire d’un bien qui vous est inutile?

Qu’ai-je affaire d’un bien que le choix d’un époux Ne vous laissera plus regarder comme à vous?

Je l’aimais pour vous seule ; et votre hymen funeste Pour prolonger ma vie en a détruit le reste.

Ah ! madame , quel coup ! Si je ne puis souffrir L’injurieux pardon qu’on s’obstine à m’offrir.

Ne dites point , hélas ! que j’ai l’âme trop fière ;

Vous m’avez à la mort condamné la première ;

Et refusant ma grâce , amant infortuné ,

J’exécute l’arrêt que vous avez donné.

LA DUCHESSE

Cruel ! est-ce donc peu qu’à moi-même arrachée ,

A vos seuls intérêts je me sois attachée?

Pour voir jusqu’où sur moi s’étend votre pouvoir, Voulez- vous triompher encor de mon devoir?

11 chancelle, et je sens qu’en ses rudes alarmes U ne peut mettre obstacle à de honteuses larmes,

Qui , de mes tristes yeux s’apprêtant à couler,

Auront pour vous fléchir plus de force à parler. Quoiqu’elles soient l’effet d’un sentiment trop tendre,

Si vous en profitez, je veux bien les répandre.

Par ces pleurs , que peut-être en ce funeste jour Je donne à la pitié beaucoup moins qu’à l’amour ;

Par ce cœur pénétré de tout ce que la crainte Pour l’objet le plus cher y peut porter d'atteinte ;

Enfin , par ces serments tant de fois répétés De suivre aveuglément toutes irçes volontés.

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