‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 353 sur 417 · ACTE Y, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE Y, SCÈNE VI

Si ton amour lé perd ; qu’eût pu faire ta haine?

Non , le plus lier tyran , par le sang affermi...

( Le comte de Saïsbury entre. )

Eh bien , c’en est donc fait ! vous n’avez plus d’ami !

SALSBURY.

Madame, vous venez de perdre dans le comte Le plus grand...

ÉLISABETH

Je le sais , et le sais à ma honte.

Mais si vous avez cru que je voulais sa mort ,

Vous avez de mon cœur mal connu le transport.

Contre moi, contre tous , pour lui sauver la vie,

11 fallait tout oser ; vous m’eussiez bien servie.

Et ne jugiez- vous pas que ma triste fierté Mendiait pour ma gloire un peu de sûreté ?

Votre faible amitié ne l’a pas entendue ;

Vous l’avez laissé faire, et vous m’avez perdue.

Me faisant avertir de ce qui s’est passé ,

Vous nous sauviez tous deux.

SALSBURY.

Hélas ! qui l’eût pensé ?

Jamais effet si prompt ne suivit la menace.

N’ayant pu le résoudre à vous demander grâce , J’assemblais ses amis pour venir à vos pieds Vous montrer par sa mort dans quels maux vous tombiez t Quand mille cris confus nous sont un sûr indice Du dessein qu’on a pris de hâter son. supplice,

Je dépêche aussitôt vers vous de tous côtés.

ÉLISABETH

Ah! le lâche Coban les a tous arrêtés.

Je vois la trahison.

SALSBURY.

Pour moi , sans me connaître ,

Tout plein de ma douleur, n’en étant plus le maître , J’avance et cours vers lui d’un pas précipité.

Au pied de l’échafaud je le trouve arrêté.

Il me voit, il m’embrasse; et, sans que rien l’étonne,

« Quoiqu’à tort, me dit-il , la reine me soupçonne ,

« Voyez-la de ma part, et lui faites.savoir «< Que rien n’ayant jamais ébranlé mon devoir,

« Si contre ses bontés j’ai fait voir quelque audace j

LE COMTE D’ESSEX

« Ce n’est point par fierté que j’ai refusé grâce.

« Las de vivre, accablé des plus mortels ennuis,

« En courant à la mort, ce sont eux que je fuis;

« Et s’il m’en peut rester quand je l’aurai soufferte,

« C’est de voir-que, déjà triomphant de ma perte ,

« Mes lâches ennemis lui feront éprouver... »

On ne lui donne pas le loisir d’achever :

On veut sur l’échafaud qu’il paraisse. Il y monte;

Comme il se dit sans crime, il y paraît sans honte;

Et, saluant le peuple, il le voit tout en pleurs Plus vivement que lui ressentir ses malheurs.

Je tâche cependant d’obtenir qu’on diffère Tant que vous ayez su ce que l’on ose faire.

Je pousse mille cris pour me faire écouter Mes cris hâtent le coup que je pense arrêter.

1 1 se met à genoux ; déjà le fer s’apprête ;

D’un visage intrépide il présente sa tête,

Qui du tronc séparée...

ÉLISABETH

Ah î ne dites plus rien :

Je le sens , son trépas sera suivi du mien.

Fière de tant d’honneurs , c’est par lui que je règne C’est par lui qu’il n’est rien où ma grandeur n’atteigne ;

Par lui , par sa valeur, ou tremblants , ou défaits,

Les plus grands potentats m’ont demandé la paix ;

Et j’ai pu me résoudre... Ah ! remords inutile î 11 meurt, et par toi seule, ô reine trop facile î Après que tu dois tout à ses fameux exploits,

De son sang pour l’État répandu tant de fois ,

Qui jamais eût pensé qu’un arrêt si funeste Dût sur un échafaud faire verser le reste ?

Sur un échafaud , ciel ! quelle horreur ! quel revers 1

* Rien ne prouve mieux l’ignorance où le public était alors de Thisfoire de ses voisins. U ne serait pas permis aujourd’hui de dire qu’Élisabeth régnait par le comte d’Essex , qui venait de laisser détruire honteusement en Irlande la seule armée qu’on lui eût jamais confiée. Il n’y a guère rien de plus mauvais que la dernière tirade d’Élisabeth : les plus grands potentats par Essex tremblants lui ont demandé la paix, après qu’elle doit tout à ses fameux exploits. Qui eût jamais pensé qu’il dut mourir sur un échafaud ? Quel reversl On voit assez que ces froides réflexions font tout languir ; mais le dernier vers est fort beau, parce qu'il est touchant et passionné. (V.)

Page 1