‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 356 sur 417 · ACTE 1, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCENE I

Vœux , serments , sans scrupule il met tout en usage.

GUSMAN

Mais 11e songe-t-il pas à l’hymen qui l’engage ?

Croit-il le pouvoir rompre?

SGANARELLE

Eh! mon pauvre Gusman,

Tu ne sais pas encor quel homme est don Juan.

GUSMAN

S’il est ce que tu dis , le moyen de connaître De tous les scélérats le plus grand, le plus traître ?

Le moyen de penser qu’après tant de serments ,

Tant de transports d’amour, d’ardeur, d’empressemenU De protestations des plus passionnées ,

De larmes , de soupirs, d’assurances données,

Il ait réduit Elvire à sortir du couvent ,

A venir l’épouser; et tout cela, du vent?

SGANARELLE

Il s’embarrasse peu de pareilles affaires ,

Ce sont des tours d’esprit qui lui sont ordinaires ;

Et si tu connaissais le pèlerin , crois-moi ,

Tu ferais peu de fond sur le don de sa foi.

Ce n’est pas que je sache avec pleine assurance Que déjà pour Elvire il soit ce que je pense :

Pour un dessein secret en ces lieux appelé,

Depuis son arrivée il ne m’a point parlé.

Mais , par précaution , je puis ici te dire Qu’il n’est devoirs si saints dont il ne s’ose rire ;

Que c’est un endurci dans la fange plongé ,

Un chien , un hérétique, un Turc , un enragé ;

Qu’il n’a ni foi ni loi ; que tout ce qui le tente...

GUSMAN

Quoi ! le ciel ni l’enfer n’ont rien qui l’épouvante ?

SGANARELLE

Don ! parlez-lui du ciel, il répond d’un souris ;

Parlez-lui de l’enfer, il met le diable au pis ;

Et, parce qu’il est jeune, il croit qu’il est en âge Où la vertu sied moins que le libertinage.

Remontrance, reproche, autant de temps perdu.

Il cherche avec ardeur ce qu’il voit défendu ;

Et, ne refusant rien à madame Nature,

11 est ce qu’on appelle un pourceau d’Épicure.

LE FESTIN DE PIERRE

Ainsi ne me dis point sur sa légèreté Qu’EIvire par l’hymen se trouve en sûreté.

C’est peu par bon contrat qu’il en ait fait sa femme ;

Pour en venir à bout, et contenter sa flamme,

Avec elle, au besoin , par ce même contrat ,

Il aurait épousé toi , son chien et son chat.

C’est un piège qu’il tend partout à chaque belle :

Paysanne , bourgeoise , et dame , et demoiselle ,

Tout le charme; et d’abord, pour leur donnef leçon ,

Un mariage fait lui semble une chanson.

Toujours objets nouveaux, toujours nouvelles flammes Et si je te disais combien il a de femmes ,

Tu serais convaincu que ce n’est point en vain Qu’on le croit l’épouseur de tout le genre humain.

GUSMAN

Quel abominable homme î

Et plus qu’abominable.

11 se moque de tout, ne craint ni Dieu ni diable;

Et je ne doute point , comme il est sans retour,

Qu’il ne soit par la foudre écrasé quelque jour.

Il le mérite bien ; et s’il te faut tout dire ,

Depuis qu’en le servant je souffre le martyre , .

J’en ai vu tant d’horreurs , que j’avoue aujourd’hui Qu’il vaudrait mieux cent fois être au diable qu’à lui. güsman.

Que ne le quittes-tu?

SGANARELLE

Le quitter! comment faire?

tin grand seigneur méchant est une étrange affaire.

Vois-tu , si j’avais fui , j’aurais beau me câcher,

Jusque dans l’enfer même il viendrait me chercher.

La crainte me retient ; et , ce qui me désole ,

C’est qu’il faut avec lui faire souvent l’idole ,

Louer ce qu’on déteste, et, de peur du bâton ,

Approuver ce qu’il fait, et chanter sur son ton.

Je crois dans ce palais le voir qui se promène :

C est lui. Prends garde , au moins.. .

GUSMAN

Ne t’en mets point en peine.

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