‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 357 sur 417 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

D. JUAN, SGANARELLE

D. JUAN

Avec qui parlais-tu? pourrait-ee être Le bonhomme Gusman ? J’ai cru le reconnaître.

SGANARELLE

Vous avez fort bien cru \ c’était lui-même.

D, JUAN

Il vient

Demander quelle affaire en ces lieux nous retient.

SGANARELLE

il est un peu surpris de ce que, sans rien dire , Vous avez pu sitôt abandonner Elvire.

Que lui fais-tu penser d’un départ si prompt?

SGANARELLE

Moi?

Rien du tout ; ce n’est point mon affaire.

D. JUAN

Qu’en penses-tu?

Mais toi ,

SGANARELLE

Je crois, sans trop juger en bête, Que vous avez encor quelque amourette en tête.

D. JUAN

Tu le crois ?

Oui.

SGANARELLE

D. JUAN

IVJa foi ! tu crois juste ; et mon cœur Pour un objet nouveau sent la plus forte ardeur.

SGANARELLE

Eh ! mon dieu , j’entrevois d’abord ce qui s’y passe. Votre cœur, n’aime point à demeurer en place ;

CORNEILLE. — T. II. 40

LE FESTIN DE PIERRE

Et, sans lui faire tort sur la fidélité,

C’est le plus grand coureur qui jamais ait été.

Tout est de votre goût ; brune ou blonde , n’importe.

D. JUAN

Et n’ai-je pas raison d’en user de la sorte?

SGANARELLE

Eh ! monsieur...

D. JUAN

Quoi?

SGANARELLE

Sans doute, il est aisé de voir Que vous avez raison , si vous voulez l’avoir ;

Mais si , comme on n’est pas bon juge dans sa cause, Vous ne le vouliez pas, ce serait autre chose.

D. JUAN

Hé bien , je te permets de parler librement.

SGANARELLE

En ce cas, je vous dis très-sérieusement Qu’on trouve fort vilain qu’allant de belle en belle,

. Vous fassiez vanité partout d’être infidèle.

D. JUAN

Quoi ! si d’un bel objet je suis d’abord touché.

Tu veux que pour toujours j’y demeure attaché ; Qu’un éternel amour de ma foi lui réponde,

Et me laisse sans yeux pour lé reste du monde!

Le rare et doux plaisir qui se trouve en aimant ,

S’il faut s’ensevelir dans un attachement ,

Renoncer pour lui seul à toute autre tendresse ,

Et vouloir sottement mourir dès sa jeunesse !

Va, crois-moi, la constance était bonne jadis,

Où les leçons d’aimer venaient des Amadis :

Mais à présent on suit des lois plus naturelles ;

On aime sans façon tout ce qu’on voit de belles ;

Et l’amour qu’en nos cœurs la première a produit N’ôte rien aux appas de celle qui la suit.

Pour moi , qui ne saurais faire l’inexorable ,

Je me donne partout où je trouve l’aimable ;

Et tout ce qu’une belle a sur moi de pouvoir Ne me rend point ailleurs incapable de voir.

Sans me vouloir piquer du nom d’amant fidèle, l’ai des veux pour une autre aussi bien que pour elle ;

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