‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 37 sur 417 · ACTE III, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE V

SÉLEUCUS. ' 5

Elle nous fuit , mon frère, après cette rigueur.

ANTIOCHUS

Elle fuit, mais en Parthe , en nous perçant le cœur.

SÉLEUCUS

Que le ciel est injuste ! Une âme si cruelle Méritait notre mère , et (levait naître d’elle.

ANTIOCHUS

Plaignons -nous sans blasphème.

SÉLEUCUS

Ah ! que vous me gênez Par cette retenue où vous vous obstinez !

Faut-il encor régner? faut-il l’aimer encore?

ANTIOCHUS

11 faut plus de respect pour celle qu’on adore r.

SÉLEUCUS

C’est ou d’elle ou du trône être ardemment épris,

Que vouloir ou l’aimer ou régner à ce prix.

ANTIOCHUS

C’est et d’elle et de lui tenir bien peu de compte ,

Que faire une révolte et si pleine et si prompte \

SÉLEUCUS

Lorsque l’obéissance a tant d’impiété ,

La révolte devient une nécessité.

ANTIOCHUS

La révolte, mon frère, est bien précipitée Quand la loi qu’elle rompt peut être rétractée 3 ;

Et c’est à nos désirs trop de témérité l)e vouloir de tels biens avec facilité :

Le ciel par les travaux veut qu’on monte à la gloire ;

Pour gagner un triomphe il faut une victoire.

Mais que je tâche en vain de flatter nos tourments !

Nos malheurs sont plus forts que ces déguisements

» Peut-on employer ces idées et ces expressions de roman dans un moment si terrible?

2 Faire une révolte contre une femme qui a imaginé quelque chose de si noir ! faire une révolte n’est pas français. (V.)

3'0n ne rompt point une loi , on ne la rétracte pas ; révoquer est le moi propre : on rétracte une opinion. (V.)

4 Un déguisement n’est point fort : il faut toujours, ou le mot propre, ou une métaphore juste. Antiochus vent dire qu’il ne peut se dissimuler scs malheurs. (V.)

RODOGUNE

Ad

Leur excès à mes yeux paraît un noir abîme Où la haine s’apprête à couronner le crime ,

Où la gloire est sans nom , la vertu sans honneur t Où sans un parricide il n’est point de bonheur;

Et, voyant de ces maux l'épouvantable image,

Je me sens affaiblir quand je vous encourage;

Je frémis, je chancelle, et mon cœur abattu Suit tantôt sa douleur, et tantôt sa vertu.

Mon frère, pardonnez à des discours sans suite ,

Qui font trop voir le trouble où mon âme est réduite.

SÉLEUCUS

J’en ferais comme vous, si mon esprit troublé Ne secouait le joug dont il est accablé.

Dans mon ambition , dans l’ardeur de ma flamme,

Je vois ce qu’est un trône , et ce qu’est une femme ; Et , jugeant par leur prix de leur possession ,

J’éteins enfin ma flamme et mon ambition ;

El je vous céderais l’un et l’autre avec joie,

Si , dans la liberté que le ciel me renvoie ,

La crainte de vous faire un funeste présent Ne me jetait dans l’âme un remords trop cuisant. Dérobons-nous , mon frère , à ces âmes cruelles ,

Et laissons-ies sans nous achever leurs querelles.

ANTIOCIIUS.

Comme j’aime beaucoup, j’espère encore un peu. L’espoir ne peut s’éteindre où brûle tant de feu ;

Et son reste confus me rend quelques lumières Pour juger mieux que vous de ces âmes si fières. Croyez-moi, Tune et l’autre a redouté nos pleurs : Leur fuite à nos soupirs a dérobé leurs cœurs ;

Et, si tantôt leur haine eût attendu nos larmes,

Leur haine à nos douleurs aurait rendu les armes.

SÉLEUCUS

Pleurez donc à leurs yeux , gémissez , soupirez ,

Et je craindrai pour vous ce que vous espérez.

Quoi qu’en votre faveur vos pleurs obtiennent d’elle il vous faudra parer leurs haines mutuelles,

Sauver l’une de l’autre ; et peut-être leurs coups,

N ous trouvant au milieu , ne perceront que vous : C’est ce qu’il faut pleurer. Ni maîtresse ni mère

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