‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 378 sur 417 · ACTE III, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE I

D. JUAN

Et qu’as-tu répondu ?

SGANARELLE

Moi?

D. JUAN

Tu t’es trouvé pris?

SGANARELLE

Pas trop. Sans m’étonner, de l’habit que je porte J’ai soutenu l’honneur, et raisonné de sorte Que, sur mon ordonnance , aucun d’eux n’a douté Qu’il n’eùt entre les mains un trésor de santé.

D. JUAN

Et comment as-tu pu bâtir tes ordonnances ?

Ma foi ! j’ai ramassé beaucoup d’impertinences, Mêlé casse, opium, rhubarbe, et cætera ,

Tout par drachme : et le mal aille comme il pourra, Que m’importe?

D. JUAN

Fort bien. Ce que tu viens de dire

Me réjouit.

SGANARELLE

Et si , pour vous faire mieux rire ,

Par hasard (car enfin quelquefois que sait-on?)

Mes malades venaient à guérir?

D. JUAN

Pourquoi non ?

Les autres médecins, que les sages méprisent,

Dupent-ils moins que toi dans tout ce qu’ils nous disent? Et, pour quelques grands mots que nous n’entendons pas , Ont-ils aux guérisons plus de part que tu ri’as?

Crois-moi, tu peux comme eux , quoi qu’on s’en persuade, Profiter, s’il avient, du bonheur du malade,

Et voir attribuer au seul pouvoir de l’art Ce qu’avec la nature aura fait le hasard.

SGANARELLE

Oh! jusqu’où vous poussez votre humeur libertine!

Je ne vous croyais pas impie en médecine.

11 n’est point parmi nous d’erreur plus grande.

SGANARELLE

Quoi!

LE FESTIN DE PIERRE

. àOO

Pour un art tout divin vous n’avez point de foif La casse, le séné, ni le vin émétique *...

D. JUAN

La peste soit le fou !

SGANARELLE

Vous êtes hérétique ,

Monsieur. Songez- vous bien quel bruit , depuis un temps l'ait le vin émétique?

D. JUAN

Oui , pour certaines gens.

SGANARELLE

Scs miracles partout ont vaincu les scrupules :

Leur force a converti jusqu’aux plus incrédules :

Et , sans aller plus loin , moi qui vous parle , moi ,

J’en ai vu des effets si surprenants...

En quoi?

SGANARELLE

Tout peut être nié , si sa vertu se nie.

Depuis six jours un homme était à l’agonie ,

Les plus experts docteurs n’y connaissaient plus rien; il avait mis à bout la médecine.

D. JUAN

Eh bien ?

SGANARELLE

Recours à l’émétique. Il en prend pour leur plaire : Soudain...

D. JUAN

Le grand miracle! Il réchappe?

SGANARELLE

Il en meurt.

Au contraire ,

D. JUAN

Merveilleux moyen de le guérir !

1 En 4658, Louis XIV tomba malade à Calais, et son état parut si alarmant qu’on ne balança pas à le mettre entre les mains d’un célèbre empirique d’Abbeville. Ce médecin sauva la vie du roi en lui administrant le vin émétique , remède alors peu connu. Une cure si merveilleuse mit le vin émétique à la mode, et devint l’objet des disputes des savants. La Faculté se divisa en deux camps ennemis; on écrivit pour et contre ce remède avec une égale fureur, et c’est dans ces circonstances que Molière se présenta sur le champ de bataille pour se moquer de tous les combattants. ( AL Aimé-Martin. )

actj; in , sgênk i. -m

SGANARELLE

Comment! depuis six jours il ne pouvait mourir;

Et , dès qu’il en a pris , le voilà qui trépasse !

Vit-on jamais remède avoir plus d’efficace?

D. JUAN

Tu raisonnes fort juste.

SGANARELÏÆ.

Il est vrai , cet habit Sur le raisonnement m’inspire de l’esprit ;

Et si, sur certains points où je voudrais vous mettre, *

La dispute...

D. JUAN

Une fois je veux te la permettre.

SGANARELLE

Errez en médecine autant qu’il vous plaira,

La seule Faculté s’en scandalisera ;

Mais sur le reste , là , que le cœur se déploie.

Que croyez-vùus?

Je crois ce qu’il faut que je croie.

SGANARELLE

Bon. Parlons doucement et sans nous échauffer.

Le ciel...

D. JUAN

Laissons cela.

SGANARELLE

C’est fort bien dit. L’enfer...

D. JUAN

Laissons cela , te dis-je.

SGANARELLE

Il n’est pas nécessaire

De vous expliquer mieux ; votre réponse est claire.

Malheur si l’esprit fort s’y trouvait oublié!

Voilà ce que vous sert d’avoir étudié ;

Temps perdu. Quant à moi , personne ne peut dire Que l’on m’ait rien appris : je sais à peine lire,

Et j’ai de l’ignorance à fond ; mais , franchement ,

Avec mon. petit sens, mon petit jugement,

Je vois, je comprends mieux ce que je dois comprendre, Que vos livres jamais ne pourraient me l’apprendre.

Ce monde où je me trouve, et ce soleil qui luit ,

Sont-cc des champignons venus en une nuit?

Se sont-ils faits tout seuls? Cette masse de pierre Qui s’élève en rochers , ces arbres , cette terre ,

Ce ciel planté là-haut , est-ce que tout cela S’est bâti de soi-même ? et vous, seriez-vous là Sans votre père , à qui le sien fut nécessaire Pour devenir le vôtre? Ainsi , de père en père ,

Allant jusqu’au premier, qui veut-on qui l’ait fait Ce premier? Et dans l’homme, ouvrage si parfait,

Tous çes os agencés l’un dans l’autre, cette âme,

Ces veines , ce poumon , ce cœur, ce foie... Oh ! dame, Parlez à votre tour , comme les autres font ;

Je ne puis disputer , si l’on ne m’interrompt.

Vous vous taisez exprès, et c’est belle malice.

D. JUAN

Ton raisonnement charme , et j’attends qu’il finisse.

SGANARELLE

Mon raisonnement est, monsieur, quoi qu’il en soit,

Que l’homme est admirable en tout, et qu’on y voit Certains ingrédients que plus on les contemple,

Moins on peut expliquer... D’où vient que... Par exemple. N’est-il pas merveilleux que je sois ici, moi,

Et qu’en la tête , là , j’aie un je ne sais quoi

Qui fait qu’en un moment , sans en savoir les causes ,

Je pense, s’il le faut, cent différentes choses,

Et ne me mêle point d’ajuster les ressorts

Que ce je ne sais quoi fait mouvoir dans mon corps?

Je veux lever un doigt , deux , trois , la main entière ;

411er à droite, à gauche, en avant, en arrière...

D. JUAN, apercevant Léonor.

Ah! Sganarelle, vois. Peut-on, sans s’étonner...

SGÂNARÈLLF..

Voilà ce qu’il vous faut, monsieur, pour raisonner.

Vous n’êtes point muet en voyant une belle.

D. JUAN

Celle-ci me ravit.

SGANARELLE

Vraiment !

D. JUAN

Que cherche-t-elle?

SGANARELLE

Vous devriez déjà l’être allé demander.

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