ACTE III, SCÈNE I
D. JUAN
Et qu’as-tu répondu ?
SGANARELLE
Moi?
D. JUAN
Tu t’es trouvé pris?
SGANARELLE
Pas trop. Sans m’étonner, de l’habit que je porte J’ai soutenu l’honneur, et raisonné de sorte Que, sur mon ordonnance , aucun d’eux n’a douté Qu’il n’eùt entre les mains un trésor de santé.
D. JUAN
Et comment as-tu pu bâtir tes ordonnances ?
Ma foi ! j’ai ramassé beaucoup d’impertinences, Mêlé casse, opium, rhubarbe, et cætera ,
Tout par drachme : et le mal aille comme il pourra, Que m’importe?
D. JUAN
Fort bien. Ce que tu viens de dire
Me réjouit.
SGANARELLE
Et si , pour vous faire mieux rire ,
Par hasard (car enfin quelquefois que sait-on?)
Mes malades venaient à guérir?
D. JUAN
Pourquoi non ?
Les autres médecins, que les sages méprisent,
Dupent-ils moins que toi dans tout ce qu’ils nous disent? Et, pour quelques grands mots que nous n’entendons pas , Ont-ils aux guérisons plus de part que tu ri’as?
Crois-moi, tu peux comme eux , quoi qu’on s’en persuade, Profiter, s’il avient, du bonheur du malade,
Et voir attribuer au seul pouvoir de l’art Ce qu’avec la nature aura fait le hasard.
SGANARELLE
Oh! jusqu’où vous poussez votre humeur libertine!
Je ne vous croyais pas impie en médecine.
11 n’est point parmi nous d’erreur plus grande.
SGANARELLE
Quoi!
LE FESTIN DE PIERRE
. àOO
Pour un art tout divin vous n’avez point de foif La casse, le séné, ni le vin émétique *...
D. JUAN
La peste soit le fou !
SGANARELLE
Vous êtes hérétique ,
Monsieur. Songez- vous bien quel bruit , depuis un temps l'ait le vin émétique?
D. JUAN
Oui , pour certaines gens.
SGANARELLE
Scs miracles partout ont vaincu les scrupules :
Leur force a converti jusqu’aux plus incrédules :
Et , sans aller plus loin , moi qui vous parle , moi ,
J’en ai vu des effets si surprenants...
En quoi?
SGANARELLE
Tout peut être nié , si sa vertu se nie.
Depuis six jours un homme était à l’agonie ,
Les plus experts docteurs n’y connaissaient plus rien; il avait mis à bout la médecine.
D. JUAN
Eh bien ?
SGANARELLE
Recours à l’émétique. Il en prend pour leur plaire : Soudain...
D. JUAN
Le grand miracle! Il réchappe?
SGANARELLE
Il en meurt.
Au contraire ,
D. JUAN
Merveilleux moyen de le guérir !
1 En 4658, Louis XIV tomba malade à Calais, et son état parut si alarmant qu’on ne balança pas à le mettre entre les mains d’un célèbre empirique d’Abbeville. Ce médecin sauva la vie du roi en lui administrant le vin émétique , remède alors peu connu. Une cure si merveilleuse mit le vin émétique à la mode, et devint l’objet des disputes des savants. La Faculté se divisa en deux camps ennemis; on écrivit pour et contre ce remède avec une égale fureur, et c’est dans ces circonstances que Molière se présenta sur le champ de bataille pour se moquer de tous les combattants. ( AL Aimé-Martin. )
actj; in , sgênk i. -m
SGANARELLE
Comment! depuis six jours il ne pouvait mourir;
Et , dès qu’il en a pris , le voilà qui trépasse !
Vit-on jamais remède avoir plus d’efficace?
D. JUAN
Tu raisonnes fort juste.
SGANARELÏÆ.
Il est vrai , cet habit Sur le raisonnement m’inspire de l’esprit ;
Et si, sur certains points où je voudrais vous mettre, *
La dispute...
D. JUAN
Une fois je veux te la permettre.
SGANARELLE
Errez en médecine autant qu’il vous plaira,
La seule Faculté s’en scandalisera ;
Mais sur le reste , là , que le cœur se déploie.
Que croyez-vùus?
Je crois ce qu’il faut que je croie.
SGANARELLE
Bon. Parlons doucement et sans nous échauffer.
Le ciel...
D. JUAN
Laissons cela.
SGANARELLE
C’est fort bien dit. L’enfer...
D. JUAN
Laissons cela , te dis-je.
SGANARELLE
Il n’est pas nécessaire
De vous expliquer mieux ; votre réponse est claire.
Malheur si l’esprit fort s’y trouvait oublié!
Voilà ce que vous sert d’avoir étudié ;
Temps perdu. Quant à moi , personne ne peut dire Que l’on m’ait rien appris : je sais à peine lire,
Et j’ai de l’ignorance à fond ; mais , franchement ,
Avec mon. petit sens, mon petit jugement,
Je vois, je comprends mieux ce que je dois comprendre, Que vos livres jamais ne pourraient me l’apprendre.
Ce monde où je me trouve, et ce soleil qui luit ,
Sont-cc des champignons venus en une nuit?
Se sont-ils faits tout seuls? Cette masse de pierre Qui s’élève en rochers , ces arbres , cette terre ,
Ce ciel planté là-haut , est-ce que tout cela S’est bâti de soi-même ? et vous, seriez-vous là Sans votre père , à qui le sien fut nécessaire Pour devenir le vôtre? Ainsi , de père en père ,
Allant jusqu’au premier, qui veut-on qui l’ait fait Ce premier? Et dans l’homme, ouvrage si parfait,
Tous çes os agencés l’un dans l’autre, cette âme,
Ces veines , ce poumon , ce cœur, ce foie... Oh ! dame, Parlez à votre tour , comme les autres font ;
Je ne puis disputer , si l’on ne m’interrompt.
Vous vous taisez exprès, et c’est belle malice.
D. JUAN
Ton raisonnement charme , et j’attends qu’il finisse.
SGANARELLE
Mon raisonnement est, monsieur, quoi qu’il en soit,
Que l’homme est admirable en tout, et qu’on y voit Certains ingrédients que plus on les contemple,
Moins on peut expliquer... D’où vient que... Par exemple. N’est-il pas merveilleux que je sois ici, moi,
Et qu’en la tête , là , j’aie un je ne sais quoi
Qui fait qu’en un moment , sans en savoir les causes ,
Je pense, s’il le faut, cent différentes choses,
Et ne me mêle point d’ajuster les ressorts
Que ce je ne sais quoi fait mouvoir dans mon corps?
Je veux lever un doigt , deux , trois , la main entière ;
411er à droite, à gauche, en avant, en arrière...
D. JUAN, apercevant Léonor.
Ah! Sganarelle, vois. Peut-on, sans s’étonner...
SGÂNARÈLLF..
Voilà ce qu’il vous faut, monsieur, pour raisonner.
Vous n’êtes point muet en voyant une belle.
D. JUAN
Celle-ci me ravit.
SGANARELLE
Vraiment !
D. JUAN
Que cherche-t-elle?
SGANARELLE
Vous devriez déjà l’être allé demander.