‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 403 sur 417 · ACTE IV, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE VI

Ce que contre les lois je ne puis emporter.

J’ai sans doute à rougir, malgré mon innocence ,

D’avoir cru mon amour avec tant d’imprudence, Qu’en vous donnant la main j’ai reçu votre foi,

Sans voir si vous étiez en pouvoir d’être à moi.

Ce dessein avait beau me sembler téméraire ,

Je cherchais le secret par la crainte d’un frère ;

Et le tendre penchant qui me fit tout oser,

Sur vos serments trompeurs servit à m’abuser.

Le crime est pour vous seul , puisque , enfin éclaircie, Je songe à satisfaire à ma gloire noircie.

Et que, ne vous pouvant conserver pour époux, J’éteins la folle ardeur qui m’attachait à vous.

Non qu’un juste remords l’étouffe dans mon âme Jusques à n’y laisser aucun reste de flamme :

Mais ce reste n’est plus qu’un amour épuré ;

C’est un feu dont pour vous mon cœur est éclairé,

Un feu purgé de tout , une sainte tendresse ,

Qu’au commerce des sens nul désir n’intéresse ,

Qui n’agit que pour vous.

SGANARELLE

Ah!

D. JUAN

Tu pleures, je croi;

Ton cœur est attendri.

SGANARELLE

Monsieur, pardonnez-moi.

C’est ce parfait amour qui m’engage à vous dire Ce qu’aujourd’hui le ciel pour votre bien m’inspire ,

Le ciel , dont la bonté cherche à vous secourir,

Prêt à choir dans l’abîme où je vous vois courir.

Oui , don Juan , je sais par quel amas de crimes Vos peines, qu’il résout , lui semblent légitimes^

Et je viens de sa part vous dire que pour vous •

Sa clémence a fait place à son juste courroux ;

Que , las de vous attendre, il tient la foudre prête Qui , depuis si longtemps, menace votre tête;

Qu’il est encore en vous, par un prompt repentir,

De trouver les moyens de vous en garantir ;

Et que, pour éviter un malheur si funeste,

Ce jour, ce jour peut-être est le seul qui vous reste.

SGANARELLE

Monsieur î

Pour moi, qui sors de mon aveuglement, Je n’ai plus à la terre aucun attachement :

Ma retraite est conclue ; et c’est là que sans cesse Mes larmes tâcheront d’effacer ma faiblesse. Heureuse si je puis , par mon austérité,

Obtenir le pardon de ma crédulité !

Mais dans cette retraite, où l’on meurt à soi-même, J’aurais , je vous l’avoue , une douleur extrême Qu’un homme à qui j’ai cru pouvoir innocemment De mes plus tendres vœux donner l’empressement , Devînt, par un revers aux méchants redoutable,

Des vengeances du ciel l’exemple épouvantable.

SGANARELLE

Monsieur, encore un coup...

De grâce , accordez-moi Ce que doit mériter l’état où je me voi.

Votre salut fait seul mes plus fortes alarmes :

Ne le refusez point à mes vœux, à mes larmes ;

Et, si votre intérêt ne vous saurait toucher,

Au crime , en ma faveur, daignez vous arracher,

Et m’épargner l’ennui d’avoir pour vous à craindre Le courroux que jamais Je ciel ne laisse éteindre.

SGANARELLE

La pauvre femme !

Enfin, si le faux nom d’époux M’a lait tout oublier pour vivre tout à vous;

Si je vous ai fait voir la plus forte tendresse Qui jamais d’un cœur noble ait été la maîtresse, Tout le prix que j’en veux, c’est de vous voir songer Au bonheur que pour vous je tâche à ménager.

SGANARELLE

Cœur de tigre !

Voyez que tout est périssable; Examinez la peine infaillible au coupable;

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