‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 413 sur 417 · ACTE y, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

ACTE y, SCÈNE IL

Des singes de ieurs mœurs sont l’ordinaire dupe :

A quoi que leur malice ait pu se dispenser,

Leur appui leur est sûr, s’ils Font vu grimacer.

Ah ! combien j’en connais qui , par ce stratagème ,

Après avoir vécu dans un désordre extrême ,

S’armant du bouclier de la religion ,

Ont r’habillé sans bruit leur dépravation ,

Et pris droit , au milieu de tout ce que nous sommes ,

D’être sous ce manteau les plus méchants des hommes !

On a beau les connaître et savoir ce qu’ils sont ,

Trouver lieu de scandale aux intrigues qu’ils ont,

Toujours même crédit : un maintien doux , honnête , Quelques roulements d’yeux , des baissements de tête ,

Trois ou quatre soupirs mêlés dans un discours,

Sont , pour tout rajuster, d’un merveilleux secours *.

C’est sous un tel abri qu’assurant mes affaires ,

Je veux de mes censeurs duper les plus sévères :

Je ne quitterai point mes pratiques d’amour,

J’aurai soin seulement d’éviter le grand jour,

Et saurai , ne voyant en public que des prudes ,

Garder à petit bruit mes douces habitudes.

Si je suis découvert Hans mes plaisirs secrets ,

Tout le corps en chaleur prendra mes intérêts ;

Et, sans me remuer, je verrai la cabale Me mettre hautement à couvert du scandale.

C’est là le vrai moyen d’oser impunément Permettre à mes désirs un plein emportement :

Des actions d’autrui je ferai le critique ,

Médirai saintement, et, d’un ton pacifique Applaudissant à tout ce qui sera blâmé,

Ne croirai que moi seul digne d’être estimé.

S’il faut que d’intérêt quelque affaire se passe ,

Fût-ce veuve, orphelin , point d’accord, point de grâce;

1 Cette peinture de l’hypocrisie suffirait pour nous donner une idée de la facilité et du talent prodigieux de Thomas Corneille. Ses vers n’ôtent rien à la prose énergique de Molière; ils réfléchissent tout, excepté peut-être cette pensée si heureusement exprimée par Fauteur du Tartufe, et que le traducteur a sans doute craint d’affaiblir en la pliant au joug de la rime : « L’hypocrisie est un vice privilégié , qui, de sa main » ferme la bouche à tout le monde , et jouit en repos d’une impunité souveraine. »

LE FESTIN DE PIERRE

Et, pour peu qu’on me choque, ardent à me venger. Jamais rien au pardon ne pourra m’obliger.

J’aurai tout doucement le zèle charitable De nourrir une haine irréconciliable :

Et quand on me viendra porter à la douceur,

Des intérêts du ciel je serai le vengeur :

Le prenant pour garant du soin de sa querelle, J’appuierai de mon cœur la malice infidèle ;

Et, selon qu'on m’aura plus ou moins respecté,

Je damnerai les gens de mon autorité.

C’est ainsi que l’on peut, dans le siècle où nous somme» , Profiter sagement des faiblesses des hommes ,

Et qu’un esprit bien fait, s’il craint les mécontents,

Se doit accommoder aux vices de son temps.

SGANARELLE

Qu’entends-je ? C’en est fait, monsieur, et je le quitte :

11 ne vous manquait plus que vous faire hypocrite :

Vous êtes de tout point achevé, je le voi.

Assommez-moi de coups , percez-moi , tuez-moi ,

11 faut que je vous parle, il faut que je vous dise :

« Tant va la cruche à l’eau , qu’enfin elle se brise. »

Et , comme dit fort bien en moindre ou pareil cas Un auteur renommé que je ne connais pas ,

Un oiseau sur la branche est proprement l’exemple De l’homme qu’en pécheur ici-bas je contemple.

La branche est attachée à l’arbre , qui produit ,

Selon qu’il est planté , de bon ou mauvais fruit.

Le fruit, s’il est mauvais, nuit plus qu’il ne profite;

Ce qui nuit vers la mort nous fait aller plus vite :

La mort est une loi d’un usage important;

Qui peut vivre sans loi vit en brute ; et partant

Ramassez : ce sont là preuves indubitables

Qui font que vous irez, monsieur, à tous les diables.

D. JUAN

Le beau raisonnement !

SGANARELLE

Ne vous rendez donc pas ;

Soyez damné tout seul, car, pour moi , je suis las...

D. JUAN, apercevant Léonor.

N’avais-je pas raison? Regarde, Sganarelle;

Vient-on au rendez-vous?

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