ACTE y, SCÈNE IL
Des singes de ieurs mœurs sont l’ordinaire dupe :
A quoi que leur malice ait pu se dispenser,
Leur appui leur est sûr, s’ils Font vu grimacer.
Ah ! combien j’en connais qui , par ce stratagème ,
Après avoir vécu dans un désordre extrême ,
S’armant du bouclier de la religion ,
Ont r’habillé sans bruit leur dépravation ,
Et pris droit , au milieu de tout ce que nous sommes ,
D’être sous ce manteau les plus méchants des hommes !
On a beau les connaître et savoir ce qu’ils sont ,
Trouver lieu de scandale aux intrigues qu’ils ont,
Toujours même crédit : un maintien doux , honnête , Quelques roulements d’yeux , des baissements de tête ,
Trois ou quatre soupirs mêlés dans un discours,
Sont , pour tout rajuster, d’un merveilleux secours *.
C’est sous un tel abri qu’assurant mes affaires ,
Je veux de mes censeurs duper les plus sévères :
Je ne quitterai point mes pratiques d’amour,
J’aurai soin seulement d’éviter le grand jour,
Et saurai , ne voyant en public que des prudes ,
Garder à petit bruit mes douces habitudes.
Si je suis découvert Hans mes plaisirs secrets ,
Tout le corps en chaleur prendra mes intérêts ;
Et, sans me remuer, je verrai la cabale Me mettre hautement à couvert du scandale.
C’est là le vrai moyen d’oser impunément Permettre à mes désirs un plein emportement :
Des actions d’autrui je ferai le critique ,
Médirai saintement, et, d’un ton pacifique Applaudissant à tout ce qui sera blâmé,
Ne croirai que moi seul digne d’être estimé.
S’il faut que d’intérêt quelque affaire se passe ,
Fût-ce veuve, orphelin , point d’accord, point de grâce;
1 Cette peinture de l’hypocrisie suffirait pour nous donner une idée de la facilité et du talent prodigieux de Thomas Corneille. Ses vers n’ôtent rien à la prose énergique de Molière; ils réfléchissent tout, excepté peut-être cette pensée si heureusement exprimée par Fauteur du Tartufe, et que le traducteur a sans doute craint d’affaiblir en la pliant au joug de la rime : « L’hypocrisie est un vice privilégié , qui, de sa main » ferme la bouche à tout le monde , et jouit en repos d’une impunité souveraine. »
LE FESTIN DE PIERRE
Et, pour peu qu’on me choque, ardent à me venger. Jamais rien au pardon ne pourra m’obliger.
J’aurai tout doucement le zèle charitable De nourrir une haine irréconciliable :
Et quand on me viendra porter à la douceur,
Des intérêts du ciel je serai le vengeur :
Le prenant pour garant du soin de sa querelle, J’appuierai de mon cœur la malice infidèle ;
Et, selon qu'on m’aura plus ou moins respecté,
Je damnerai les gens de mon autorité.
C’est ainsi que l’on peut, dans le siècle où nous somme» , Profiter sagement des faiblesses des hommes ,
Et qu’un esprit bien fait, s’il craint les mécontents,
Se doit accommoder aux vices de son temps.
SGANARELLE
Qu’entends-je ? C’en est fait, monsieur, et je le quitte :
11 ne vous manquait plus que vous faire hypocrite :
Vous êtes de tout point achevé, je le voi.
Assommez-moi de coups , percez-moi , tuez-moi ,
11 faut que je vous parle, il faut que je vous dise :
« Tant va la cruche à l’eau , qu’enfin elle se brise. »
Et , comme dit fort bien en moindre ou pareil cas Un auteur renommé que je ne connais pas ,
Un oiseau sur la branche est proprement l’exemple De l’homme qu’en pécheur ici-bas je contemple.
La branche est attachée à l’arbre , qui produit ,
Selon qu’il est planté , de bon ou mauvais fruit.
Le fruit, s’il est mauvais, nuit plus qu’il ne profite;
Ce qui nuit vers la mort nous fait aller plus vite :
La mort est une loi d’un usage important;
Qui peut vivre sans loi vit en brute ; et partant
Ramassez : ce sont là preuves indubitables
Qui font que vous irez, monsieur, à tous les diables.
D. JUAN
Le beau raisonnement !
SGANARELLE
Ne vous rendez donc pas ;
Soyez damné tout seul, car, pour moi , je suis las...
D. JUAN, apercevant Léonor.
N’avais-je pas raison? Regarde, Sganarelle;
Vient-on au rendez-vous?