ACTE IV, SCÈNE
Je commande, menace, et rien ne vous irrite.
Le sceptre, dont ma main vous doit récompenser, N’a point de quoi vous faire un moment balancer; Vous ne considérez ni lui ni mon injure ;
L'amour étouffe en vous la voix de la nature :
Et je pourrais aimer des fils dénaturés !
ANTIOCHUS
La nature et l’amour ont leurs droits séparés;
L’un n’ôte point à l’autre une âme qu’il possède.
CLÉOPÂTRE
Non, non ; où l’amour règne il faut que l’autre cède.
ANTIOCHUS
Leurs charmes à nos cœurs sont également doux. Nous périrons tous deux s'il faut périr pour vous ; Mais aussi...
CLEOPATRE
Poursuivez, fils ingrat et rebelle.
ANTIOCHUS
Nous périrons tous deux s’il faut périr pour elle.
CLEOPATRE
Périssez, périssez! votre rébellion Mérite plus d’horreur que de compassion.
Mes yeux sauront le voir sans verser une larme ,
Sans regarder en vous que l’objet qui vous charme ;
Et je triompherai , voyant périr mes lils ,
De ses adorateurs et de mes ennemis.
Eh bien ! triomphez-en , que rien ne vous retienne : Votre main tremble-t-elle ? y voulez- vous la mienne 1 Madame, commandez, je suis prêtd’obéir;
Je percerai ce cœur qui vous ose trahir :
Heureux si par ma mort je puis vous satisfaire ,
Et noyer dans mon sang toute votre colère !
Mais si la dureté de votre aversion Nomme encor notre amour une rébellion ,
Du moins souvenez-vous qu’elle n’a pris pour armes Que de faibles soupirs et d’impuissantes larmes.
CLÉOPÂTRE
Ali ! que n’a-t-elle pris et la flamme et le 1er!
1 Cet y ne se rapporte à rien. ;V.’>
RODOGUNE
Que bien plus aisément j’en saurais triompher :
Vos larmes dans mon cœur ont trop d’intelligence ;
Elles ont presque éteint cette ardeur de vengeance .
Je ne puis refuser des soupirs à vos pleurs;
Je sens que je suis mère auprès de vos douleurs 1 .
C en est fait , je me rends , et ma colère expire.
Rodogune est à vous, aussi bien que l’empire;
Rendez grâces aux dieux qui vous ont fait l’aîné 2 Possédez-la , régnez.
ANTIOCHUS
O moment fortuné!
O trop heureuse fin de l’excès de ma peine !
Je rends grâces aux dieux qui calment votre haine.
Madame, est-il possible?
CLÉOPÂTRE
En vain j’ai résisté ,
La nature est trop forte, et mon cœur s’est dompté.
Je ne vous dis plus rien ; vous aimez votre mère ,
Et votre amour pour moi taira ce qu’il faut taire.
ANTIOCHUS
Quoi ! je triomphe donc sur le point de périr !
La main qui me blessait a daigné me guérir!
CLÉOPÂTRE
Oui , je veux couronner une flamme si belle.
Allez à la princesse en porter la nouvelle;
Son cœur comme le vôtre en deviendra charmé :
1 Cela n'est pas français; il fallait dire : vos douleurs me font sentir que je suis mère. La correction du style est devenue d'une nécessité absolue : on est obligé de tourner quelquefois un vers en plusieurs manières avant de rencontrer la bonne. (V.)
2 Je suis encore surpris du peu d’effet que produit ici cette déclaration de la primogéniture d’Antioehus ; c’est pourtant le sujet de la pièce , c’est ce qui est annoncé dès les premiers vers comme la chose la plus importante. Je pense que la raison de l’indifférence avec laquelle on entend cette déclaration , est qu’on ne la croit pas vraie. Cléopâtre vient de s’adoucir sans aucune raison ; on pense que tout ce qu’elle dit est feint. Une autre raison encore du peu d’effet de cette déclaration si importante j c’est qu’elle est noyée dans un amas de petits artifices, de mauvaises raisons , et surtout de mauvais vers. Cela peut rendre attentif, mais cela ne saurait toucher. J’observe que, parmi ces défauts, l’intérêt de curiosité se fait toujours sentir; c’est ce qui soutient la pièce jusqu’au cinquième acte, dont les grandes beautés, la situation unique, et le terrible tableau , demandent grâce pour tant de fautes, et l’obtieunent. ^V.)