‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 46 sur 417 · ACTE IV, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE III

Et je dois à son bras ce que vous espériez ' ?

Je vous en plains , mon fils, ce malheur est extrême ; C’est périr en effet que perdre un diadème.

Je n’y sais qu’un remède, encore est-il fâcheux , Étonnant , incertain , et triste pour tous deux;

Je périrai moi-même , avant que de le direa :

Mais enfin on perd tout quand on perd un empire.

ANTIOCHUS

Le remède à nos maux est tout en votre main ,

Et n’a rien de fâcheux , d’étonnant , d’incertain ; Votre seule colère a fait notre infortune.

Nous perdons tout, madame, en perdant Kodogune . Nous l’adorons tous deux ; jugez en quels tourments Nous jette la rigueur de vos commandements.

L’aveu de cet amour sans doute vous offense :

Mais enfin nos malheurs croissent parle silence;

Et votre cœur, qu’aveugle un peu d’inimitié,

S’il ignore nos maux , n’en peut prendre pitié.

Au point où je les vois , c’en est le seul remède.

CLÉOPÂTRE

Quelle aveugle fureur vous-même vous possède ! Avez-vous oublié que vous parlez à moi?

Ou si vous présumez être déjà mon roi?

ANTIOCHUS

Je tâche avec respect à vous faire connaître Les forces d’un amour que vous avez fait naître.

CLÉOPÂTRE

Moi, j’aurais allumé cet insolent amour?

ANTIOCHUS

Et quel autre prétexte a fait notre retour1 2 3 ?

1 Ce vers confirme encore la mort de Rodogune ; il n’en est rien, à la vérité, mais Cléopâtre le dit positivement. Comment Antiochus n’est-il pas saisi du plus affreux déspspoir à cette nouvelle épouvantable;' comment peut-il raisonner de sang-froid avec sa mère, comme si elle ne lui avait rien dit? Rien de tout cela n’est vraisemblable : Il ne l’est pas que Cléopâtre veuille faire accroire que Rodogune est morte; il ne l’est pas qu Antiochus soutienne cette conversation : s’il croit Cléopâtre, il doit être furieux ; s’il ne la croit pas, il doit lui dire : Osez-vous bien imputer ce crime à mon frère? (V.)

2 On n’entend pas mieux ce que c'est que ce secret. Ces deux couplets paraissent remplis d’obscurités. (V.)

3 Un prétexte qui fait un retour n’est pas français. (V.),

RODOGUNE

Nous avez-vous mandés qu’afm qu’un droit d’aînesse Donnât à l’un de nous le trône et la princesse?

Vous avez bien fait plus , vous nous l’avez fait voir ;

Et c’était par vos mains nous mettre en son pouvoir.

Qui de nous deux , madame , eût osé s’en défendre ,

Quand vous nous ordonniez à tous deux d’y prétendre • >

Si sa beauté dès lors n’eût allumé nos feux ,

Le devoir auprès d’elle eût attaché nos vœux ;

Le désir de régner eût fait la même chose ;

Et , dans l’ordre des lois que la paix nous impose,

Nous deviens aspirer à sa possession Par amour, par devoir, ou par ambition.

Nous avons donc aimé , nous avons cru vous plaire ;

Chacun de nous n’a craint que le bonheur d’un frère ;

Et cette crainte enfin cédant à l’amitié ,

J’implore pour tous deux un moment de pitié.

Avons-nous dû prévoir cette haine cachée,

Que la foi des traités n’avait point arrachée ? ?

CLÉOPÂTRE

Non, mais vous avez dû garder le souvenir Des hontes que pour vous j’avais su prévenir 3 ,

Et de l’indigne état où votre Rodogune

Sans moi, sans mon courage, eût mis votre fortune.

Je croyais que vos cœurs, sensibles à ses coups,

En sauraient conserver un généreux courroux ;

Et je le retenais avec ma douceur feinte,

Afin que, grossissant sous un peu de contrainte,

Ce torrent de colère et de ressentiment Fût plus impétueux en son débordement.

Je fais plus maintenant : je presse, sollicite,

* Il me semble qu'il n’est point du tout intéressant de savoir si Cléopâtre a fait naître elle-même l’amour des deux frères pour Rodogune ; ce n’est pas là ce qui doit l’inquiéter. (1 doit trembler que Cléopâtre irait déjà fait assassiner Rodogune par Séleucus, comme elle l’a déjà dit , ou du moins qu’elle n’emploie le bras de quelque autre : cette idée si naturelle ne se présente pas seulement à lui; c’était la seule qui put inspirer de la terreur et de la pitié, et c’est la seule qui ne vienne pas dans la tète d’Antiochus ; il s’amuse à dire inutilement que les deux frères devaient aimer Rodogune : il veut le prouver en forme ; il parle de l'ordre des lois. (V.)

3 Ce verbe arracher exige une préposition et un substantif : on arrache la haine du cœur. (V.)

j l a honte n’a point de pluriel , du moins dans le st>ie noble. (V.?

Page 1