‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 51 sur 417 · CLÉOPÂTRE, SÉLEUCUS · texte numérisé non relu

CLÉOPÂTRE, SÉLEUCUS

CLÉOPÂTRE

Savez- vous , Séleucus , que je me suis vengée ?

SÉLEUCUS

Pauvre princesse, hélas 2 3 * !

CLEOPATRE

Vous déplorez son sort!

Quoi ! l’aimiez- vous?

SÉLEUCUS

Assez pour regretter sa mort 5.

CLÉOPÂTRE

Vous lui pouvez servir encor d’amant fidèle ;

Si j’ai su me venger, ce n’a pas été d’elle.

SÉLEUCUS

O ciel ! et de qui donc , madame ?

CLÉOPÂTRE

C’est de vous,

Ingrat , qui n’aspirez qu’à vous voir son époux ;

De vous , qui l’adorez en dépit d’une mère ;

Do vous , qui dédaignez de servir ma colère ;

De vous , de qui l’amour , rebelle à mes désirs ,

S’oppose à ma vengeance , et détruit mes plaisirs.

SÉLEUCUS

De moi?

CLÉOPÂTRE

De toi, perfide! Ignore, dissimule Le mal que tu dois craindre et le feu qui te brûle;

1 Je crois qu’il eût fallu distinguer, au lieu de dcmcler ; car le cœur et le front ne sont point raétés ensemble.

-■ Cette réponse est insoutenable; la bassesse de 1 expression s’y joint à une indifférence qu'on n’attendait pas d’un homme amoureux ; on ne parlerait pas ainsi de la mort d’une personne qu’ou connaîtrait à peine : il croit que sa maîtresse est assassinée, et il dit : Pauvre princesse l (V-)

3 Enchérit encore sur cette faute. (V.)

RODOGUNE

Et si pour l'ignorer tu crois t'en garantir,

Du moins en l’apprenant commence à le sentir.

Le trône était à toi par le droit de naissance ; Rodogune avec lui tombait en ta puissance ;

Tu devais l’épouser, tu devais être roi!

Mais comme ce secret n’est connu que de moi ,

Je puis, comme je veux, tourner le droit d’aînesse. Et donne à ton rival ton sceptre et ta maîtresse.

SÉLEUCUS

A mon frère ?

CLÉOPÂTRE

C'est lui que j’ai nommé l’aîné.

SÉLEUCUS

Vous ne m’affligez point de l’avoir couronné;

Et , par une raison qui vous est inconnue ,

Mes propres sentiments vous avaient prévenue :

Les biens que vous m’ôtez n’ont point d’attraits si doux Que mon cœur n’ait donnés à ce frère avant vous :

Et, si vous bornez là toute votre vengeance,

Vos désirs et les miens seront d’intelligence.

CLEOPATRE

C’est ainsi qu’on déguise un violent dépit;

C’est ainsi qu’une feinte au dehors l’assoupit 1 ,

Et qu’on croit amuser de fausses patiences Ceux dont en l’âme on craint les justes défiances.

SÉLEUCUS

Quoi ! je conserverais quelque courroux secret !

CLÉOPÂTRE

QUoi ! lâche , tu pourrais la perdre sans regret,

Elle de qui les dieux te donnaient l’hyménée ,

Elle dont tu plaignais la perte imaginée ?

SÉLEUCUS

Considérer sa perte avec compassion ,

Ce n’est pas aspirer à sa possession.

CLÉOPÂTRE

Que la mort la ravisse, ou qu’un rival Remporte,

La douleur d’un amant est également forte;

1 Ou’est-ccgu’Mne/emtequi assoupit au dehors, et de fausses paUenns qui amusent ceux dont on craint en l'âme des défiances t Corcinent l’auteur de China a-t-il pu écrire dans un style si incorrect et si peu noble? (V.)

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