SCÈNE V
CLÉOPÂTRE
Que tu pénètres mal le fond de mon courage!
Si je verse des pleurs , ce sont des pleurs de rage ;
Et ma haine, qu’en vain tu crois s’évanouir.
Ne les a fait couler qu’afin de t’éblouir.
Je ne veux plus que moi dedans ma confidence.
Et toi , crédule amant , que charme l’apparence ,
Et dont l’esprit léger s’attache avidement Aux attraits captieux de mon déguisement ,
Va , triomphe en idée avec ta Rodogune ;
Au sort des immortels préfère ta fortune ;
Tandis que , mieux instruite en l’art de me venger ,
En de nouveaux malheurs je saurai te plonger.
Ce n’est pas tout d’un coup que tant d’orgueil trébuche s .
1 On dit qu’au théâtre on n’aime pas les scélérats. II n’y a point de criminelle plus odieuse que Cléopâtre , et cependant on se plaît à la voir; du moins le parterre , qui n’est pas toujours composé de connaisseurs sévères et délicats, s’est laissé subjuguer quand une actrice imposante a joué ce rôle : elle ennoblit l’horreur de son caractère par la fierté des traits dont Corneille la peint; on ne lui pardonne pas, mais on attend avec impatience ce qu’elle fera, après avoir promis Rodogune et le trône à son fils Antiochus. Si Corneille a manqué à son art dans les détails , il a rempli le grand projet de tenir les esprits en suspens , et d’arranger tellement les événements, que personne ne peut deviner le dénoûment de cette tragédie. (V.)
3 r-rébucher n’a jamais été du style noble. (V.) — Pourquoi limiter toujours le nombre des mots qui peuvent entrer dans le style noble? Nous croyons qu’il en est bien peu qui , habilement employés , ne puissent entrer dans un beau vers. Opposons , une fois pour toutes , aux éternels scrupules de Voltaire, une autorité qui doit avoir d’autant plus de poids que c’est un grammairien qui défend les droits de la poésie. L’abbé d’Olivet , en faisant remarquer la construction hardie de ces deux vers d’Esther,
Quand sera le voile arraché,
Qui sur tout l’univers jette une nuit si sombre?
ne balance pas à condamner la timidité de nos poètes, qui n’osent presque plus se permettre ces transpositions. « Pour peu qu’ils continuent , « dit-il, à ne vouloir que des tours prosaïques, nous n’aurons plus de « vers. » Il fait des vœux pour que des mots qui passent pour vieillis dans \a prose ne soient pas abandonnés de nos poètes ; et il cite en effet quelques-uns de ces mots , qui sont encore, en vers, d’un s excellent usage. Enfin il désire, en homme dégoût, que notre poésie soit plus attentive à maintenir scs privilèges. (P.)
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