‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 53 sur 417 · SCÈNE Vil · texte numérisé non relu

SCÈNE Vil

CLÉOPÂTRE

De quel malheur suis-je encore capable * !

Leur amour m'offensait , leur amitié m’accable ;

Et contre mes fureurs je trouve en mes deux fils Deux enfants révoltés et deux rivaux unis.

Quoi ! sans émotion perdre trône et maîtresse!

Quel est ici ton charme , odieuse princesse ?

Et par quel privilège , allumant de tels feux ,

Peux -tu n'en prendre qu’un, etm’ôter tous les deux a? N’espère pas pourtant triompher de ma haine :

Pour régner sur deux cœurs, tu n’es pas encor reine. Je sais bien qu’en l’état où tous deux je les voi 11 me les faut percer pour aller jusqu’à toi :

Mais n’importe; mes mains sur le père enhardies Pour un bras refusé sauront prendre deux vies;

Leurs jours également sont pour moi dangereux :

J’ai commencé par lui , j’achèverai par eux1 2 3.

1 On est capable d’une résolution , d’une action vertueuse ou criminelle; on n’est point capable d’un malheur. (V.)

2 Elle veut dire : en n'en prenant qu'un; car Uodogunc ne pouvait pas prendre deux maris. Cette antithèse, en prendre un, et en ôter deux, est recherchée. J’ai déjà remarqué que l’antithèse est trop familière à la poésie française ; ce pourrait bien être la faute de la langue, qui n’a point le nombre et l’harmonie do la latine et de la grecque; c’est encore plus notre faute : nous ne travaillons pas assez nos vers, nous n avons pas assez d’attention au choix des paroles, nous ne luttons pas assez contre les difficultés. (V.)

3 Je ne sais si on sera de mon sentiment , mais je ne vois aucune nécessité pressante qui puisse forcer Cléopâtre à se défaire de ses deux enfants : Antiochus est doux et soumis; Sélcucus ne l’a point menacée. J’avoue que son atrocité me révolte; et, quelque méchant que soit le genre humain , je ne crois pas qu’une telle résolution soit dans ia nature. Si ces deux enfants avaient comploté de la faire enfermer, comme ils le devaient, peut-être la fureur pouvait rendre Cléopâtre un peu excusable : mais une femme qui de sang-froid se résout à assassiner un de ses lils, et à empoisonner l’autre, n’est pour moi qu'un monstre qui me dégoûte : cela est plus atroce que tragique; il faut toujours, à mon avis, qu’un grand crime ait quelque chose d’excusable. (V.)

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