SCÈNE PREMIÈRE
CLÉOPÂTRE
Enfin, grâces aux dieux , j’ai moins d’un ennemi '. La mort de Séleucus m’a vengée à demie ;
Son ombre, en attendant Rodogune et son frère, Peut déjà de ma part les promettre à son père 2 •
Ils le suivront de près , et j’ai tout préparé Pour réunir bientôt ce que j’ai séparé.
O toi , qui n’attends plus que la cérémonie Pour jeter à mes pieds ma rivale punie ,
Et par qui deux amants vont d’un seul coup du sor t Recevoir I hyménéc, et le trône, et la mort;
1 11 n’est point de serpent , ni de monstre odieux , Qui , par l’art imité, ne puisse plaire aux yeux.
11 faut bien que cela soit ainsi, puisque le public écoute encore, non sans plaisir, ce monologue. Je ne puis trahir ma pensée jusqu'à déguiser la peine qu’il me fait : je trouve surtout cette exclamation, grâces aux dieux , aussi déplacée qu’horrible. Grâces aux dieux , je viens d'égorger mon fils, de qui je n’avais nul sujet de me plaindre! mais enfin je conçois que cette détestable fermeté de Cléopâtre peut attacher, et surtout qu’on est très-curieux de savoir comment Cléopâtre réussira ou succombera ; c’est là ce qui fait, à mon avis , le grand mérite do cette pièce. (V.)
2 De ma part est une expression familière; mais, ainsi placée, elle devient fière et tragique: c’est là le grand art de la diction. 11 serait âsouhaiter que Corneille l’eût employé souvent; mais il serait à souhaiter aussi que la rage de Cléopâtre pût avoir quelque excuse au moins apparente. (V.)
RODOGUNE
CG
Poison, nie sauras- tu rendre mon diadème?
Le fer m’a bien servie , en feras-tu de même?
Me seras-tu fidèle? Et toi, que me veux-tu ,
Ridicule retour d’une sotte vertu ,
Tendresse dangereuse autant comme importune?
Je ne veux point pour fils l’époux de Rodogune,
Et ne vois plus en lui les restes de mon sang ,
S’il m’arrache du trône et la met en mon rang.
Reste du sang ingrat d'un époux infidèle .
Héritier d’une flamme envers moi criminelle ,
Aime mon ennemie , et péris comme lui.
Pour la faire tomber j’abattrai son appui :
Aussi bien sous mes pas c’est creuser un abîme Que retenir ma main sur la moitié du crime;
Et , te faisant mon roi , c’est trop me négliger,
Que te laisser sur moi père et frère à venger.
Qui se venge à demi court lui-même à sa peine : fl faut ou condamner ou couronner sa haine.
Dût le peuple en fureur pour ses maîtres nouveaux De mon sang odieux arroser leurs tombeaux ,
Dût le Partlie vengeur me trouver sans défense,
Dût le ciel égaler le supplice à l’offense ,
Trône , à t’abandonner je ne puis consentir ;
Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir;
Il vaut mieux mériter le sort le plus étrange *.
Tombe sur moi le ciel , pourvu que je me venge 2 !
J’en recevrai le coup d’un visage remis :
SI est doux de périr après ses ennemis ;
Et, de quelque rigueur que le destin me traite,
.Je perds moins à mourir qu’à vivre leur sujette.
Mais voici Laonice; il faut dissimuler Ce que le seul effet doit bientôt révéler.
» il vaut mieux mériter, etc. Il est bien plus étrange qu’un vers si oiseux et si faible se trouve entre deux vers si beaux et si forts. Plaignons la stérilité de nos rimes dans le genre noble ; nous n’en avons qu’un très-petit nombre, et l’embarras de trouver une rime convenable lait souvent beaucoup de tort au génie; mais aussi, quand cette difficulté est toujours surmontée, le génie alors brille dans toute sa perfection. (V.)
2 On sait bien que le ciel ne peut tomber sur une personne; mais cette idée , quoique très-fausse , était reçue du vulgaire ; elle exprima toute la fureur de Cléopâtre, elle fait frémir. (V.)