‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 64 sur 417 · PHOCAS, CRISPE · texte numérisé non relu

PHOCAS, CRISPE

PIIOCAS.

Crispe, il n’est que trop vrai , la plus belle couronne N’a que de faux brillants dont l’éclat l’environne 1 ;

Et celui dont le ciel pour un sceptre fait choix ,

* On trouve souvent dans Corneille de ces maximes vagues et de ces lieux communs, où le poète se met à la place du personnage. S’il y a dans Racine quelque passage, qui ressemble au début de Phocas, c’est celui d’Agamemnon dans Iphigénie :

Heureux qui , satisfait il* son humble fortune ,

Libre du joug superbe où je suis attaché.

Vit dans Pétat.obscur où les dieux l’ont caché!

Mais que cette réflexion est pleine de sentiment ! qu’elle est belle 1 qu’elle est éloignée de la déclamation! Au contraire, les premiers vers de Phocas paraissent une amplification : les vers en sont négligés.

HÉRACLICS.

Jusqu’à cc qu’il le porte , en ignore le poids.

Mille et mille douceurs y semblent attachées,

Qui ne sont qu’un amas d’amertumes cachées :

Qui croit les posséder les sent s’évanouir 1 ;

Et la peur de les perdre empêche d’en jouir :

Surtout qui , comme moi , d’une obscure naissance Monte par la révolte à la toute-puissance,

Qui de simple soldat à l’empire élevé Ne l’a que par le crime acquis et conservé ;

Autant que sa fureur s’est immolé de têtes,

Autant dessus la sienne il croit voir de tempêtes ;

Et , comme il n’a semé qu’épouvante et qu’horreur,

11 n’en recueille enfin que trouble et que terreur.

J’en ai semé beaucoup ; et depuis quatre lustres Mon trône n’est fondé que sur des morts illustres;

Et j’ai mis au tombeau , pour régner sans effroi,

Tout ce que j’en ai vu de plus digne que moi 2.

Mais le sang répandu de l’empereur Maurice,

Ses cinq fils à ses yeux envoyés au supplice ,

En vain en ont été les premiers fondements ,

Si pour m’ôter ce trône ils servent d’instruments.

On en fait revivre un au bout de vingt années :

Bysance ouvre, dis-tu , l’oreille à ces menées3;

Et le peuple , amoureux de tout ce qui me nuit ,

D’une croyance avide embrasse ce faux bruit,

Impatient déjà de se laisser séduire Au premier imposteur armé pour me détruire Qui , s’osant revêtir de ce fantôme aimé 4 ,

1 Si ces douceurs sont des amertumes , comment se plaint-on de le* sentir s’évanouir? Quand on veut examiner les vers français avec des yeux attentifs et sévères, on est étonné des fautes qu’on y trouve. (V.)

2 Ce vers est beau ; je ne sais cependant si un empereur qui a eu assez de mérite et de courage pour parvenir à l’empire , du rang de simple soldat , avoue si aisément qu’il a immolé tant de personnes plus dignes que lui de la couronne; il doit les avoir crues dangereuses, mais non plus dignes que lui de la pourpre. En général, il n’est pas dans la nature qu’un souverain s’avilisse ainsi soi-même : c’est à quoi tous les Jeunes gens qui travaillent pour le théâtre doivent prendre garde ; les moeurs doivent toujours être vraies. (V.)

3 On ouvre l’oreille à un bruit, et non à des menées; on les découvre. (V.)

4 On ne se fait pas un vêtement d'un fantôme, comme Tartufe se fait un manteau de la religion. La métaphore de Molière est naturelle; celle de Corneille ne l’est pas. (P.)

Page 1