P 11 OC AS
J'ai forcé ma colère à te prêter silence ,
Pour voir à quel excès irait ton insolence :
J’ai vu ce qui t'abuse et me fait mépriser ,
Et t’aime encore assez pour te désabuser.
N'estime plus mon sceptre usurpé sur ton père.
Ni que pour l’appuyer ta main soit nécessaire.
Depuis vingt ans je règne, et je règne sans toi;
Et j’en eus tout le droit du choix qu’on fit de moi.
Le trône où je me sieds n’est pas un bien de race :
L'armée a ses raisons pour remplir cette place;
Son choix en est le titre ; et tel est notre sort Qu’une autre élection nous condamne à la mort.
Celle qu’on fit de moi fut l’arrêt de Maurice;
J’en vis avec regret le triste sacrifice :
Au repos de l’État il fallut l’accorder;
Mon cœur, qui résistait, fut contraint de céder;
Mais pour remettre un jour l’empire en sa famille Je üs ce que je pus , je conservai sa fille ;
Et, sans avoir besoin de titres ni d’appui ,
Je te fais part d’un bien qui n’était plus à lui.
PULCHÉR1E.
Un chétif centenier des troupes de Mysie,
Qu’un gros de mutinés élut par fantaisie' ,
Oser arrogamment se vanter à mes yeux
D’être juste seigneur du bien de mes aïeux î
Lui qui n’a pour l’empire autre droit que ses crimes,
Lui qui de tous les miens fit autant de victimes,
Croire s’être lavé d’un si noir attentat En imputant leur perte au repos de l’État !
11 fait plus , il me croit digne de cette excuse!
Souffre , souffre à ton tour que je te désabuse :
Apprends que si jadis quelques séditions Usurpèrent le droit de ces élections,
L’empire était chez nous un bien héréditaire ;
1 11 ne sera peut-être pas inutile de remarquer ici que saint Grégoire le Grand écrivait à ce même Pliocas : Bcnignitatem pietatis vestrœ ad impériale fastigium pervertisse (jaudeinus. Nous ne prétendons pas que Pulchéric dût imiter la lûche flatterie de ce pape ; ce n’est qu’une uote purement historique, (V.)
Maurice ne l’obtint qu’en gendre de Tibère;
Et l’on voit depuis lui remonter mon destin Jusqu’au grand Théôdose , et jusqu’à Constantin .
Et je pourrais avoir l’âme assez abattue...
PHOCAS
Eh bien ! si tu le veux , je te le restitue Cet empire , et consens encor que ta fierté Impute à mes remords l’effet de ma bonté.
Dis que je te le rends et te fais des caresses,
Pour apaiser des tiens les ombres vengeresses ,
Et tout ce qui pourra sous quelque autre couleur Autoriser ta haine, et flatter ta douleur;
Pour un dernier effort je veux souffrir la rage Qu’allume dans ton cœur cette sanglante image.
Mais que t’a fait mon lils? était-il, au berceau,
Des tiens que je perdis le juge ou le bourreau ?
Tant de vertus qu’en lui le monde entier admire Ne l’ont-elles pas fait trop digne de l’empire?
En ai-je eu quelque espoir qu’il n’aye assez rempli ?
Et voit-on sous le ciel prince plus accompli?
Un cœur comme le tien , si grand , si magnanime. ..
PÜLCHÉR1E.
Va , je ne confonds point ses vertus et ton crime ;
Comme ma haine est juste, et ne m’aveugle pas,
J’en vois assez en lui pour les plus grands États 1 ;
J’admire chaque jour les preuves qu’il en donne;
J’honore sa valeur , j’estime sa personne ,
Et penche d’autant plus à lui vouloir du bien Que s*en voyant indigne il ne demande rien ,
Que ses longues froideurs témoignent qu’il s’irrite De ce qu’on veut de moi par delà son mérite,
Et que de tes projets son cœur triste et confus Pour m’en faire justice approuve mes refus.
Ce fils si vertueux d’un père si coupable,
1 Cette phrase n’est pas française : on est cligne de gouverner de grands États, on a assez de mérite pour être élu empereur; mais je vois assez de mérité en lui pour un royaume , pour une armée, ctc.s ne peut se dire , parce que le sens n’est pas complet. Le mot pour, sans verbe, signifie tout autre chose : cet ouvrage était excellent pour son temps; Phocas est patient pour un homme violent. De plus, on ne doit point dire que le fils d’un empereur est digne de gouverner les plus grands États ; car quel plus grand État que l’empire romain? (V )