ACTE I, SCÈNE II
Le besoin de l’État défend de plus attendre;
Il lui faut des Césars, et je me suis promis D’en voir naître bientôt de vous et de mon fils.
Ce n’est pas exiger grande reconnaissance Des soins que mes bontés ont pris de votre enfance,
De vouloir qu’aujourd’hui, pour prix de mes bienfaits,
Vous daigniez accepter les dons que je vous fais.
Ils ne font point de honte au rang le plus sublime;
Ma couronne et mon fils valent bien quelque estime :
Je vous les offre encore après tant de refus;
Mais apprenez aussi que je n’en souffre plus ,
Que de force ou de gré je veux me satisfaire ,
Qu’il me faut craindre en maître, ou me chérir en père ,
Et que , si votre orgueil s’obstine à me haïr ,
Qui ne peut être aimé se peut faire obéir.
PULCHÉRIE
J’ai rendu jusqu’ici cette reconnaissance A ces soins tant vantés d’élever mon enfance,
Que, tant qu’on m’a laissée en quelque liberté ,
J’ai voulu me détendre avec civilité ;
Mais*, puisqu’on use enfin d’un pouvoir tyrannique ,
Je vois bien qu’à mon tour il faut que je m’explique ,
Que je me montre entière à l’injuste fureur 1 ,
Et parle à mon tyran en fille d’empereur.
11 fallait me cacher avec quelque artifice Que j’étais Pulchérie et fille de Maurice 2 ,
1 II faudrait « la fureur de, etc. On ne pourrait dire à la fureur généralement que dans un cas tel <Jue celui-ci : la fermeté brave la fureur. L’épithète d'injuste est faible et oiseuse avec le mot fureur . Enlin la fureur ne convient pas ici ; ce n’est point une fureur de marier Pulchérie à l’héritier de l’empire. (V.)
^ Sans examiner ici le style , je demande si une jeune personne élevée par un empereur peut lui parler avec cette arrogance : on ne traite point ainsi son maître dans sa propre maison. Voyez comme Josabet parle à Athalie ; elle lui fait sentir tout ce qu'elle pense : cette retenue habile et touchante fait beaucoup plus d’impression que des injures. Electre aux fers , n’ayant rien à ménager , peut éclater en reproches ; mais Pulchérie , bien traitée , doit-elle s’emporter tout d’un coup ? peutelle parler en souveraine? Un sentiment de douleur et de fierté , qui échappe dans ces occasions, ne fait-il pas plus d’effet que des violences Inutiles? Ce n’est pas que j’ose condamner ici Pulchérie ; mais en général ces tyrans qu’on traite avec tant de mépris dans leurs palais , ou milieu de leurs courtisans et de leurs gardes, sont des personnages dont le modèle n’est pas dans la nature. (V.)
Si tu faisais dessein de m’éblouir les yeux ‘
Jusqu’à prendre tes dons pour des dons précieux*.
Vois quels sont ces présents, dont le refus t’étonne :
Tu me donnes , dis-tu , ton fils et ta couronne;
Mais que me donnes-tu , puisque Tune est à moi ,
Et l’autre en est indigne, étant sorti de toi?
Ta libéralité me fait peine à comprendre :
Tu parles de donner , quand tu ne fais que rendre ; lit puisque avecque moi tu veux le couronner,
Tu ne me rends mon bien que pour te le donner.
Tu veux que cet hymen que tu m’oses prescrire Porte dans ta maison les titres de l’empire ,
El, de cruel tyran, d’infàme ravisseur,
Te fasse vrai monarque, et juste possesseur.
Ne reproche donc plus à mon âme indignée Qu’en perdant tous les miens tu m’as seule épargnée :
Celte feinte douceur , cette ombre d’amitié ,
Vint de ta politique, et non de ta pitié.
Ton intérêt dès lors fit seul cette réserve :
Tu m’as laissé la vie afin qu’elle te serve ;
Et , mcfl sûr dans un trône où tu crains l’avenir,
Tu ne m’y veux placer que pour t’y maintenir ;
Tu ne m’y fais monter que de peur d’en descendre :
Mais connais Pulchérie , et cesse de prétendre Je sais qu’il m’appartient ce trône où tu te sieds,
Que c’est à moi d’y voir tout le monde à mes pieds :
Mais comme il est encor teint du sang de mon père ,
S’il n’est lavé du tien , il ne saurait me plaire ;
Et ta mort , que mes vœux s’efforcent de hâter.
Est Tunique degré par où j’y veux monter :
Voilà quelle je suis , et quelle je veux être.
Qu’un autre t’aime en père, ou te redoute en maître ,
Le cœur de Pulchérie est trop haut et trop franc
• Cela n’est pas français : on ne fait pas dessein : on a dessein. (V.)
2 II semble que ce soit Phocas qui prenne ses dons pour des dons précieux : il fallait, pour l’cxactit«de , jusqu'à me faire prendre tes dons pour des dons précieux. (V.)
3 Ce verbe prétendre exige absolument un régime : ce n’est point un verbe neutre; ainsi la phrase n’est point achevée; on pourrait dire : cessez d'aimer et de haïr , quoique ce soient des verbes actifs, parce qu’en ce cas cela veut dire : cessez d’avoir des sentiments d'amour et de haine; mais on ne peut dire, cessez de prétendre , de satisfaire, de secourir. (V.)