ACTE IJ , SCÈNE H. UV
De rompre cet hymen , ou de le retarder,
Pourvu que vous veuillez ne vous point hasarder. Jîépondez-moi de vous, et je vous réponds d’elle.
Jamais l’occasion ne s’offrira si belle.
Vous voyez un grand peuple à demi révolté ,
Sans qu’on sache l’auteur de cette nouveauté, il semble que de Dieu la main appesantie ,
Se faisant du tyran l’effroyable partie f,
Veuille avancer par là son juste châtiment ;
Que , par un si grand bruit semé confusément ,
Il dispose les cœurs à prendre un nouveau maître ,
Et presse Héraclius de se faire connaître.
C’est à nous de répondre à ce qu’il en prétend :
Montrons Héraclius au peuple qui l’attend ;
Évitons le hasard qu’un imposteur l’abuse,
Et qu’après s’étre armé d’un nom que je refuse,
De mon trône, à Phocas sous ce titre arraché ,
11 puisse me punir de m’être trop caché.
11 11e sera pas temps , madame , de lui dire
Qu’il me rende mon nom, ma naissance, et l’empire,
Quand il se prévaudra de ce nom déjà pris Pour me joindre au tyran dont je passe pour fils.
LÉONTINE
Sans vous donner pour chef à cette populace ,
Je romprai bien encor ce coup , s’il vous menace :
Mais gardons jusqu’au bout ce secret important ;
Fiez-vous plus à moi qu’à ce peuple inconstant.
1 Les termes les plus bas deviennent quelquefois les plus nobles , soit par la place où iis sont mis, soit par le secours d’une épithète heureuse, La partie est un terme de chicane; la main de Dieu appesantie , qui devient V effroyable partie du tyran, est une idée terrible. On pourrait incidenter sur une main qui se fait partie; mais c’est ici que la critique des mots doit, à mon avis, se taire devant la noblesse des choses. Tout ce que dit ici Héraclius est plein de force et de raison; mais la diction dépare souvent les pensées. Évitons le hasard qu'un imposteur l ’abuse est un barbarisme. Un tronc arrache sous un titre ; un empereur qui se prévaudra d'un nom pris ; tout cela est impropre , confus , mal exprimé. Plusieurs personnes de goût sont choquées de voir une femme qui veut toujours prendre tout sur elle , et qui ne veut pas seulement qu’Iléraclius sache autre chose que son nom. Ce caractère n’est pas ordinaire : il excite une grande curiosité; mais on est secrètement blessé que le héros de la pièce soit inutile, et qu'une gouvernante, qui n’est ici qu’une intrigante, veuille tout faire par vanité. NV.j
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HÉRAGLIUS.
Ce que j’ai fait pour vous depuis votre naissance Semble digne, seigneur, de cette confiance :
Je ne laisserai point mon ouvrage imparfait,
Et bientôt mes desseins auront leur plein effet.
Je punirai Phocas , je vengerai Maurice :
Mais aucun n’aura part à ce grand sacrifice ;
J’en veux toute la gloire, et vous me la devez.
Vous régnerez par moi, si par moi vous vivez.
Laissez entre mes mains mûrir vos destinées ,
Et ne hasardez point le fruit de vingt années.
EUDOXE
Seigneur, si votre amour peut écouter mes pleurs *
Ne vous exposez point au dernier des malheurs.
La mort de ce tyran , quoique trop légitime ,
Aura dedans vos mains l’image d’un grand crime :
Le peuple pour miracle osera maintenir Que le ciel par son fils l’aura voulu punir;
Et sa haine obstinée après cette chimère Vous croira parricide en vengeant votre père ;
La vérité n’aura ni le nom ni l’effet
Que d’un adroit mensonge à couvrir ce forfait ;
Et d’une telle erreur l’ombre sera trop noire Pour ne pas obscurcir l’éclat de votre gloire.
Je sais bien que l’ardeur de venger vos parents...
HÉRACLUJS.
Vous en ôtes aussi, madame, et je me rends2 ;
Je n’examine rien , et n’ai pas la puissance De combattre l’amour et la reconnaissance.
Le secret est à vous , et je serais ingrat
«On écoute des soupirs, on n’écoute point des pleurs, on les voit. (V.)
a Fous en êtes aussi; c’est une de ces expressions de comédie qu’on est obligé de relever si souvent, mais en ajoutant toujours que c’était le defaut du temps. Si cette expression n’est pas élevée, le fond du discours d’iléraelius ne l’est pas davantage : il ne prend aucune mesure , et ne dit rien de grand ; il se borne à ne pas faire éclat d'un secret, sans le congé de sa gouvernante. Son compliment aux yeux tout divins d’ Eudoxe , la protestation qu’il n’aspire au trône que par la seule soif d’en faire part à Eudoxe, sont une froide galanterie, telle que celle de César avec Cléopâtre. Corneille a mis de l’amour dans toutes ses pièces ; mais on a déjà remarqué que cet amour n’a jamais été intéressant que dans le Cid , ctattachant que dans Polyeucte : c’est de tous les sentiments le plus froid et le plus petit, quand il n’est pas le plus violent.