‹ Théâtre de Pierre et de Thomas CorneilleChapitre 82 sur 417 · MARTIAN, LÉONTINE, EXUPÈRE, EUDOXE · texte numérisé non relu

MARTIAN, LÉONTINE, EXUPÈRE, EUDOXE

MARTIAN

Madame , dois-je croire un billet de Maurice?

Voyez si c’est sa main, ou s’il est contrefait;

Dites s’il me détrompe ou m’abuse en effet ,

Si je suis votre fils, ou s’il était mon père :

Vous en devez connaître encor le caractère.

1 II est intolérable que cette Léontine reproche toujours à sa fille , en termes si bas et si comiques , une indiscrétion qu Eudoxe n’a point commise : ces reproches sont d’autant plus mal placés, que les actions de Léontine ne produisent rien. (V.)

. 2 C’est encore un dialogue de comédie ; mais le coup de théâtre est frappant. (V.)

. ACTE II, SCÈNE VI. Ht

LÉONTINE lit le billet.

« Léontine a trompé Pliocas 1 ,

« Et livrant pour mon fils un des siens au trépas ,

« Dérobe à sa fureur l’héritier de l'empire»

« O vous qui me restez de fidèles sujets ,

« Honorez son grand zèle , appuyez ses projets!

« Sous le nom de Léonce Héraclius respire.

« Maurice. »

(Elle rend le billet à Exupère, qui le lui a donné, et continue,) Seigneur, il vous dit vrai : vous étiez en mes mains Quand on ouvrit Bysance au pire des humains.

Maurice m’honora de cette confiance ;

Mon zèle y répondit par delà sa croyance.

Le voyant prisonnier et ses quatre autres fils ,

Je cachai quelques jours ce qu’il m’avait commis;

Mais enfin , toute prête à me voir découverte,

Ce zèle sur mon sang détourna votre perte 2 3 4.

J’allai, pour vous sauver, vous offrir à Phocas;

Mais j’offris votre nom , et ne vous donnai pas.

La généreuse ardeur de sujette fidèle Me rendit pour mon prince à moi -même cruelle :

Mon fils fut, pour mourir, le fils de l’empereur.

J’éblouis le tyran , je trompai sa fureur :

Léonce , au lieu de vous , lui servit de victime.

(Elle fait un soupir.)

Ah , pardonnez, de grâce; il m’échappe sans crime 5.

J’ai pris pour vous sa vie, et lui rends un soupir 4 ;

Ce n’est pas trop, seigneur, pour un tel souvenir :

A cet illustre effort par mon devoir réduite,

1 C’est ici que l’intrigue se noue plus que jamais; c’est une enigine à deviner. Ce Martian , cru Léonce , est-il fils de Maurice , ou de Phocas, ou de Léontine? Le spectateur cherche la vérité; il est très -occupé sans être ému. Ces incertitudes n'ont pu encore produire ces grands mouvements, cette terreur, ce pathétique, qui sont l’àine de la vraie tragédie, mais nous ne sommes encore qu’au second acte.

* Ce vers est trop obscur. Comment détourne-t-on la perte d’un autre sur son sang ? (V.)

3 Cela ne serait pas souffert à présent. Il était aisé de mettre : pardonnez ce soupir, il m’échappe sans crime, ho mal est que ce soupir d’une mère est accompagné d’une dissimulation qui affaiblit tout sentiment tendre. (V.)

4 Cela n’est pas français ; il faut J'ai donné sa vie pour vous , et non

pas j’ai pris. (V.) •

I1ÉUACLIUS,

J’ai dompté la nature, et 11e l'ai pas détruite.

Phocas , ravi de joie à cette illusion ,

Me combla de faveurs avec profusion ,

Et nous fit de sa main cette haute fortune.

Dont il n’est pas besoin que je vous importune.

Voilà ce que mes soins vous laissaient ignorer;

Et j’attendais , seigneur, à vous le déclarer,

Que, par vos grands exploits, votre rare vaillance Pût faire à l’univers croire votre naissance ,

Et qu’une occasion pareille à ce grand bruit Nous pût de son aveu promettre quelque fruit 1 ;

Car, comme j’ignorais que notre grand monarque 2 En eût pu rien savoir, ou laisser quelque marque ,

Je doutais qu'un secret, n’étant su que de moi.

Sous un tyran si craint pût trouver quelque foi.

EXUPÈRE

Comme sa cruauté , pour mieux gêner Maurice,

Le forçait de ses fils à voir le sacrifice 3 * * * * * * * Il ,

Ce prince vit l’échange , et l’allait empêcher ;

Niais l’acier des bourreaux fut plus prompt à trancher :

1 Rien n’est plus obscur que ces vers. Qu’est-ce qu’une occasion pareille à un bruit qui peut promettre quelque fruit d’un aveu? l’aveu de

qui? l’aveu de quoi? Ne cessons de dire, pour l’instruction des jeune,s gens , que la première loi est d’être clair. (V.)

3 Corneille veut dire : J’ignorais que Maurice avait pu laisser quelque marque à laquelle on pût reconnaître son fils. (V.)

3 Martian , qui s’est toujours cru fils de' cette femme, et qui se voit en un instant fils de l’empereur Maurice , demeure muet dans une telle conjoncture; ce qui n’est ni vraisemblable, ni théâtral. Jusqu’ici ni Héraclius ni Martian n’ont été que deux instruments dont on ne sait pas

encore comme on se servira. Martian laisse parler Exupère. Mais

comment cet Exupère ne lui a-t-il pas parlé plus têt? est-il possible qu’ayant eu ce billet naguère de son cher parent , il ne l’ait pas

porté sur-le-champ à Martian ou à Léonce? il a conspiré, dit-il, sans

en avertir celui pour lequel il conspire! Il a agi précisément comme Léontine; il a voulu tout faire par lui-même. Léontine et Exupère,

sans se donner le mot, ont traité les deux princes comme des écoliers : mais cet Exupère est l’arni de Léonce, c’est-à-dire de Martian, cru

Léonce ; comment Léontine a-t-elle pu dire qu’elle ne le connaît pas?

Il y a bien plus : cet Exupère possède ce billet important par lequel une partie du secret de Léontine est revélfee , et il s’est rais à la tctc d’une conspiration sans en parler à cette Léontine, qui s’est chargée de tout , qui se vante toujours d’être maîtresse de tout. Aucune de ces circonstances n’est croyable ; tout paraît amené de la manière la plus forcée. Comment Maurice allait-il empêcher l’échange? (V.)

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