‹ Theatre de Regnard (volume 2)Chapitre 2 sur 434 · NOTICE SCR REGNARD · texte numérisé non relu

NOTICE SCR REGNARD

faisait roule pour Toulon. Après quelques jours de navigation , cette frégate (ut attaquée par deux vaisseaux algériens; et après un combat de trois heures, dans lequel le capitaine anglais perdit la vie, le reste de l’équipage fut obligé de se rendre au pouvoir des corsaires, qui conduisirent leur prise à Alger. Ce malheur arriva Je 4 octobre 1G78.

Regnard, à peine arrivé à Alger, y fut vendu quinze cents livres, et la belle Provençale mille livres. Comme il avait toujours aimé la bonne chère, et qu’il était grand faiseur de ragoûts, son habileté eu ce genre lui procura l’emploi de cuisinier chez son maître Achmet- Talem; et bientôt ses manières prévenantes, son enjouement et sa bonne mine, le firent aimer des femmes de cet Algérien. Mais Achmet-Talem , homme cruel et jaloux, ayant découvert ses intrigues, le livra à la justice pour être puni selon la rigueur des lois, qui ordonnent qu’un chrétien , trouvé en flagrant délit avec une mahométane, expie son crime par le feu, ou se fasse mahométau. Le consul de la nation française, qui avait reçu depuis peu de jours une somme considérable pour racheter Regnard , ayant appris le malheur qui lui était arrivé, interposa son autorité, et alla trouver Achmet-Talem, qui d’abord ne voulut rien écouter. Mais le consul, ne se rebutant pas, lui représenta que rien n’était plus trompeur que les apparences; que, quand même la chose serait vraie, il y aurait peu de gloire à lui de faire périr son esclave; que d’ailleurs, en le perdant, il perdait une somme considérable qu’il avait à lui donner pour sa rançon. Cette dernière raison fut plus forte que les autres : Achmet-Talem se laissa gagner. Il retira Regnard des mains du divan, en avouant qu’il l’avait accusé sur un simple soupçon , et que son crime n’était confirmé par aucune preuve; et il le remit en liberté, après avoir reçu le prix dont il était convenu avec le consul 1 Voyez In Provençale.

NOTICE SUR RECNARD. 3

Voilà comment Reguard raconte ses aventures d’Alger dans son petit roman intitulé la Provençale , où il ne fait aucune mention de son voyage de Constantinople. On ignore les raisons qui ont pu l'obliger à garder le silence sur son séjour en cette ville : mais voici la vérité du fait. Au bout de quelque temps de séjour a Alger, son maître Àchmet-Talem , ayant affaire pour son commerce avec les ministres de la Porte Ottomane, l’emmena avec sa Provençale à Constantinople, où ils essuyèrent, pendant plus de deux ans, une captivité très-rigoureuse. Enfin Regnard ayant trouvé le moyen de faire savoir sa triste situation à sa famille, on lui envoya douze mille livres, qui servirent à payer sa rançon, celle de sa Provençale, et celle de son valet de chambre ; et ils repassèrent tous les trois en France , sur un vaisseau français qui les mena heureusement à Marseille. Regnard , ayant ainsi recouvré sa liberté, revint aussitôt à Paris, portant avec lui la chaîne dont «1 avait été chargé pendant son esclavage, et qu’il a toujours conservée avec soin dans son cabinet, pour se rappeler incessamment la mémoire de cette disgrâce. Mais il ne fut pas guéri pour cela de sa passion pour les voyages.

En recouvrant sa liberté et celle de sa belle maîtresse , Regnard reçut la nouvelle de la mort de de Prade, qui était resté à Alger; de sorte que rien ne s’opposait plus à son bonheur que les scrupules d’Elvire, qui, par bienséance, demanda quelque temps pour marquer le deuil de son époux. Tout amoureux qu’était Regnard, il ne put s’opposer à ce que souhaitait la belle Provençale; et, pour mettre ordre à ses affaires, il revint a Paris avec Elvire , pour attendre cet heureux moment où il devait être récompensé de toutes les disgrâces qu’il avait éprouvées pour cette belle personne. Mais le sort en décida autrement : ce mari, qui depuis huit mois «tait au rang des morts, reparut tout à coup, aceom-

NOTICE Sl'R REGNARD.

pallié de deux religieux mathurins qui l’avaient racheté a Alger, et qui le présentèrent à son épouse. Le retour de de Prade fut célébré par une nouvelle noce. Uegnard, pénétré, comme on peut le penser, de cet événement , ne voulut point être présent à cette cruelle cérémonie : il quitta Paris pour la troisième fois , dans le dessein de n’y revenir que lorsqu’il serait guéri de son amour.

Il partit de nouveau de Paris le 26 avril 1681 , et s’eu alla en Flandre et en Hollande, puis en Danemark et en Suède. Étant à la cour de Suède , le roi l’eng3gea à voir la Laponie , et lui offrit toutes les commodités nécessaires pour y aller. Regnard , à la sollicitation de ce prince, entreprit ce voyage, et partit pour cette grande entreprise. H s’embarqua à Stockholm, pour passer à Tomo, le mercredi 23 juillet de la même année, avec deux gentilshommes français, les sieurs de Fercourt et de Corberon. Il parcourut toute la Laponie. Il arriva à Tomo, qui est la dernière ville du monde du côté du nord , située à l’extrémité du golfe de Bothnie. Il remonta le fleuve qui porte le même nom que celte ville, et dont la source n’est pas éloignée du cap Nord. Il pénétra jusqu’à la mer Glaciale, et l’on peut dire qu’il ne s’arrêta qu’où la terre lui manqua. Enfin , il arriva le 22 août suivant à la montagne de Metavara , où il fut obligé de terminer sa course; et ce fut au haut de cette montagne qu’il grava sur un rocher, en quatre vers latins , pour lui et ses camarades , cette inscription :

Gai lia nos genuit; vidil nos Africa; Gangem Hausimus ; Europamque oculis lustravimus omnetn - Casihus et variis acti ter raque marique,

Hic tandem stetiinus, nobis ubidefuit orbis.

UK FF.RCOlihT, DF. CORBERON , REOfURFl.

Anno I GH I , die 2-2 Augusli.

Voici la traduction qu’en donne le voyageur la Motraye(toine II, page 360 , édition in-folio; la Haye,

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