‹ Theatre de Regnard (volume 2)Chapitre 224 sur 434 · ACTE I, SCÈNE f · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE f

Ait du seigneur Albert trompé la vigilance.

Par ma foi, c’est un guide excellent que l’amour!

AGATnE. %

J’étais à ma fenêtre , en attendant le jour,

Quand quelqu’un est sorti : voyant la porte ouverte , J’ai saisi promptement l’occasion offerte,

Tant pour prendre le frais , que pour flatter l’espoir Qui pourrait attirer Éraste pour me voir.

LISETTE

Vous n’avez pas envie, à ce qu’on peut comprendre, Que le pauvre garçon s’enrhume à vous attendre.

Il arrive le soir; et vous, au point du jour,

Vous l’attendez ici pour flatter son amour :

C’est perdre peu de temps. Mais si , par aventure, Albert , votre tuteur, jaloux de sa nature ,

Vient à nous rencontrer, que dira-t-il de nous?

AGATHE

Je me veux affranchir du pouvoir d’un jaloux ;

J’ai trop longtemps langui sous son cruel empire :

Je lève enfin le masque; et, quoi qu’il puisse dire,

Je veux, sans nul égard, lui montrer désormais Comme je prétends vivre, et combien je le hais.

LISETTE

Que le Ciel vous maintienne en ce dessein louable ! Pour moi, j’aimerais mieux cent fois servir le diable. Oui , le diable : du moins , quand il tiendrait sabbat , J’aurais quelque repas. Mais, dans mon triste état, Soir, matin , jour ou nuit, je n’ai ni paix ni trêve :

Si cela dure encore , il faudra que je crève.

Tant que le jour est long, il gronde entre ses dents :

« Fais ceci, fais cela; va, viens; monte, descends;

« Fais bien la guerre à l’œil ; ferme porte et fenêtre ;

« Avertis, si de loin tu vois quelqu’un paraître. »

Il s’arrête , il s’agite , il court sans savoir où ;

Toute la nuit il rôde ainsi qu’un loup-garou ;

Il ne nous permet pas de fermer la prunelle ;

Lui , quand il dort d’un œil , l’autre fait sentinelle;

11 n’a ri de sa vie ; il est jaloux , fâcheux ,

Brutal à toute outrance, avare , dur, hargneux. J’aimerais mieux chercher mon pain de porte en porte, Que servir plus longtemps un maître de la sorte.

234 LES FOLIES AMOUREUSES

AGATHE

Lisette, tous nos maux vont flitir désormais.

Qu’Éraste est différent du portrait que tu fais !

Dès mes plus tendres ans chez sa mère nourrie.

Nos cœurs se sont trouvés liés de sympathie ;

Et l’amour acheva, par des nœuds plus charmants,

De nous unir encor par ses engagements.

Plutôt que de souffrir la contrainte effroyable Qui depuis quelque temps et me gêne et m’accable,

Je serais fille à prendre un parti violent ;

Et , sous un habit d’homme , en chevalier errant.

Pour m’affranchir d’Albert et de ses lois si dures.

J'irais par le pays chercher des aventures.

LISETTE

Oit i sans aller si loin , ici, quand vous voudrez.

Je vous suis caution que vous en trouverez.

AGATHE

Tu ne sais pas encor quel est mon caractère,

Quand on m’impose un joug à mon humeur contraire.

J’ai vécu dans le monde au milieu des plaisirs;

La contrainte où je suis irrite mes désirs.

Présentement qu’Éraste à m’épouser s’apprête , Mille.vivacités me passent par la tête.

J’ai du cœur, de l’esprit, du sens, de la raison;

Et tu verras dans peu des traits de ma façon.

Mais comment du château la porte est-elle ouverte?

LISETTE

Bon ! votre vieux Cerbère est à la découverte ;

Faut-il le demander ? Il rôde dans les champs s II fait toute la nuit sentinelle en dedans ,

Et sur le point du jour il va battre l’estrade.

S’il pouvait , par bonheur, choir en quelque embuscade , Et que des égrillards , avec de bons bâtons...

Mais paix ; j’entends du bruit ; quelqu’un vient : écoulons.

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