‹ Theatre de Regnard (volume 2)Chapitre 334 sur 434 · ACTE I, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE

LISETTE

Ali ! monsieur, depuis hier il est encor déchu ;

J’ai cru que cette nuit serait sa nuit dernière,

Kt que je fermerais pour jamais sa paupière.

Les lettres de répit qu’il prend contre la mort Ne lui serviront guère , ou je me trompe fort.

ÉRASTE

Ah ciel! que dis-tu là?

cnispiN.

C’est la vérité pure.

ÉIUSTE. ,

Quel que soit mon espoir, je sens que la nature Excite dans mon cœur de tristes sentiments.

CRISPIN

Je sentis autrefois les mêmes mouvements ,

Quand ma femme passa les rives du Cocyte Pour aller en bateau rendre aux défunts visite.

J’en avais dans le cœur un plaisir plein d’appas, Comme tant de maris l’auraient en pareil cas : Cependant la nature , excitant la tristesse,

Faisait quelque conflit avecque l’allégresse ,

Qui , par certains ressorts et mélanges confus , Combattaient tour à tour, et prenaient le dessus ;

En sorte que l’espoir... la douleur légitime... L’amour... On sent cela bien mieux qu’on ne l’exprime Mais ce que je puis dire, en vous accusant vrai.

C’est que, tout à la fois, j’étais et triste et gai.

ÉRASTE

Je ressens pour mon oncle une amitié sincère ;

Je donne dans son sens en tout pour lui complaire ; Quoi qu’il dise ou qu’il fasse, ayant le droit ou non ,

Je conviens avec lui qu’il a toujours raison.

LISETTE

Il faut que le vieillard soit mal dans ses affaires , Puisqu’il m’a commandé d’aller chez deux notaires.

crispin.

Deux notaires, hélas! Cela me fend le cœur.

C’est pour instrumenter avecque plus d’honneur.

ÉRASTE

Hé ! dis-moi , mon enfant, en pleine confidence ,

:m'» le légataire

Puis- je, sans me flatter, former quelque espérance?

LISETTE

Elle est très-bien fondée; et, depuis quelques jours.

Avec madame Argante il tient certains discours Où l’on parle tout bas de legs , de mariage :

Je n’ai de leur dessein rien appris davantage. - Votre maîtresse est mise aussi dans l’entretien.

Pour moi , je crois qu’il veut vous laisser tout son bien ,

Et vous faire épouser Isabelle.

ÉRASTE

Ah ! Lisette ,

Que tu flattes mes sens! que ma joie est parfaite!

Ce n’est point l’intérêt qui m’anime aujourd’hui ;

Un dieu beaucoup plus fort et plus puissant que lui, L’Amour, parle en mon cœur : la charmante Isabelle Est de tous mes désirs une cause plus belle ,

Et pour le testament me fait faire des vœux...

LISETTE

L’Amour et l’intérêt seront contents tons deux .

Serait-il juste aussi qu’un si bel héritage De cent co-héritiers devint le sot partage ?

Verrais-je d’un œil sec déchirer par lambeaux ,

Par tant de campagnards , de pieds-plats , de nigauds.

Une succession qui doit, par parenthèse ,

Vous rendre un jour heureux , et nous.mettre à notre aise ? Car vous savez , monsieur. . .

ÉRASTE

Va, tranquillise-toi ;

Ce qtie j’ai dit est dit : repose-toi sur moi.

LISETTE

Si votre oncle vous fait le bien qu’il se propose ,

Sans trop vanter mes soins , j’en suis un peu la cause :

Je lui dis tous les jours qu’il n’a point de neveux Mus doux , plus complaisants , ni plus respectueux ;

Non par l’espoir du bien que vous pouvez attendre ,

Mais par un naturel et délicat et tendre.

, CRISPIN

Que cette fllle-Ià connaît bien votre cœur!

Vous ne sauriez , ma toi, trop payer son ardeur.

Je dois, dans peu de temps, contracter avec elle. Regardez-la , monsieur ; elle est et jeune et belle :

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