SCENE II
CR1SP1N, en gentilhomme campagnard; CÉRONTE, LISETTE.
ClUSI’lN, dehors, heurtant.
Holà, quelqu’un , holà !
Tout est-il mort ici, laquais, valet, servante?
J’ai beau heurter, crier ; aucun ne se présente.
Le diable puisse-t-il emporter la maison!
LISETTE
Eli ! qui diantre chez nous heurte de la façon?
(Elle ouvre.)
Que voulez-vous, monsieur? quel démon vous agile? Vient-on chez un malade ainsi rendre visite ?
. (à part.)
Dieu me pardonne ! c’est Crispin ; c’est lui , ma foi !
CRISPIN, bas à Lisette. •
Tu ne te trompes pas, ma chère enfant; c'est moi.
(liant.)
Bonjour, bonjour, la fille. On m’a dit par la ville Qu'un Géronle en ce lieu tcuait son domicile :
Pourrait-on lui parler ?
LISETTE
Pourquoi non? le voilà.
CHISPIN, lui secouant le bras.
Parbleu , j’en suis bien aise. Ah ! monsieur, touchez là.
Je suis votre valet, ou le diable m’emporte.
Touchez là derechef. Le plaisir me transporte Au point tjue je ne puis assez vous le montrer.
CKItOiNTE.
Cet homme assurément prétend me démembrer.
CRISPIN
Vous paraissez surpris autant qu’on le peut être.
LE LEGATAIRE UNIVERSEL.
Je vois que vous avez peine à me reconnaître ;
Mes trails vous sont nouveaux : savez-vous bien pourquoi? C’est que vous ne m’avez jamais vu.
Je le croi.
crispin.
Mais feu monsieur mon père, Alexandre Choopille, Gentilhomme normand , prit pour femme une fille Qui fut, à ce qu’on dit, votre sœur autrefois.
Et qui me mit au jour au bout de quatre mois.
Mon père sè fâcha de cette diligence ;
Mais un ami sensé lui dit, en confidence,
Qu’il est vrai que ma mère, en faisant ses enfants, N’observait pas encore assez l’ordre des temps:
Mais qu’aux femmes l’erreur n’était pas inouïe,
Et qu’elle ne manquait qu’à la chronologie.
CÉRONTE.
A la chronologie !
LISETTE
Une femme , en effet ,
Ne peut pas calculer comme un homme aurait fait.
CRISPIN
Or donc cette femelle , à concevoir si prompte ,
Qu’à tout considérer quelquefois j’en ai honte ,
En me mettant <qi jour, soit disgrâce ou faveur.
M’a fait votre neveu , puisqu’elle est votre sœur.
Apprenez , mon neveu, si par hasard vous l’ètes,
Que vous êtes un sot, aux discours que vous faites.
Ma sœur fut sage : et nul ne peut lui reprocher Que jamais sur l’honneur on l’ait pu voir broncher.
CRISPIN
Je le crois : cependant , tant qu’elle fut vivante.
On tient que sa vertu fut un peu chancelante.
Quoi qu’il en soit enfin , légitime ou bâtard ,
Soit qu’on m’ait mis au monde eu trop tôt ou trop lard , Je suis votre neveu , quoi qu’en dise l’envie ;
De plus, votre héritier, venant de Normandie Exprès pour recueillir votre succession.
CÉRONTE.
C’est bien fait; et je loue assez l'intention.