SATIRE
Quelle sombre tristesse attaque tes esprits ?
Le chagrin sur ton front est gravé par replis.
Qu’as-tu fait de ce teint où la jeunesse brille ?
Je te vois plus rêveur qu’un enfant de famille ,
Qui , courant vainement , cherche depuis un mois Quelque honnête usurier qui prête au denier trois ;
Ou qu’un auteur tremblant qui voit lever les lustres. Pour éclairer bientôt ses sottises illustres ,
Quand le parterre en main tient le sifflet tout prêt ,
Et lui va, sans appel , prononcer son arrêt.
Ma douleur, cher ami , parait avec justice,
Et n’est point en ce jour un effet du caprice.
Le pompeux attirail d’un funeste convoi Vient de saisir mon cœur de douleur et d'effroi.
Mes yeux ont vu passer dans la place prochaine Des menins de la mort une bande inhumaine ;
De pédants mal peignés un bataillon crotté Descendait à pas lents de l’université :
Leurs longs manteaux de deuil traînaient jusques à terre A leurs crêpes flottants les vents faisaient la guerre ;
Et chacun à la main avait pris pour flambeau Un laurier jadis vert , pour orner un tombeau.
J’ai vu parmi les rangs, malgré la foule extrême,
De maint auteur dolent la face sèche et blême :
Deux Grecs et deux Latins escortaient le cercueil ;
Et, le mouchoir en main , Barbin menait le deuil.
Pour qui crois-tu què marche une telle ordonnauce ,
Ce lugubre appareil , celte noire affluence?
D’un poète défunt plains le funeste sort :
L’université pleure, et Despréaux est mort.
Il est mort. C’en est fait ; sa satire nouvelle ,
Enfant infortuné d’une plume infidèle,
Dont la ville et la cour ont fait si peu de cas.
• Boileau Dcspr&iux.
POESIES DIVERSES
L’avait déjà conduit aux portes du trépas ,
Quand les cruels effets d’une jalouse rage L ont fait enfin partir pour ce dernier voyage.
Il croyait qu’Hippocrène et son plus pur cristal Ne devaient que fiour lui couler à plein canal ; Mais, apprenant qu’un antre, animé par la gloire , Avait heureusement dans sa source osé boire,
Il frémit; et , percé du plus cruel dépit ,
Par l’ordre d’Apollon il va se mettre au lit.
Tu ris! De tous les maux déchaînés sur la terre Pour livrer aux auteurs une cruelle guerre ,
Sais-tu bien que l’envie est le plus dangereux ?
Ils n’ont point d'antidote à ce poison affreux.
Un poète aisément , aidé par la nature ,
Souffre la faim , la soif, le soleil , la froidure ,
Porte sans murmurer dix ans le même habit ,
N’a que les quatre Tfturs, l’hiver, pourtour de lit. D’un grand qui le nourrit il souffre les saccades ; Son dos même endurci se fait aux bastonnades : Mais voit-il sur les rangs quelqu'un se présenter. Et cueillir des lauriers qu'il croit seul mériter,
Au bon goût à venir soudain il en appelle ;
An siècle perverti sa muse fait querelle ;
A chaque coin de rue il crie : O temps! ô mieurs! Le poison cependant augmente ses ardeurs ;
Et les dépits cruels, les noires jalousies ,
Font à la fin l’effet de vingt apoplexies.
Ainsi finit ses jours le classique héros Dont un triste cercueil garde à présent les os.
Mais se sentant voisin de l’infernale rive,
Et tout prêt d’exhaler son âme fugitive ,
Il demanda par grâce , et d’une faihle voix , D’embrasser ses enfants pour la dernière fois. Deux valets aussitôt , ses dignes secrétaires , Apportent près de lui des milliers d’exemplaires. Le lit par trop chargé gémit sous les paquets ,
Et l'auteur moribond dit ces mots par hoquets :
« O vous , mes tristes vers , noble objet de l’envie , « Vous dont j’attends l'honneur d’une seconde vie , •< Puissiez-vous échapper au naufrage des ans ,
« Et braver à jamais l'ignorance et le temps!
POÉSIES DIVERSES
« Je ne vous verrai plus : déjà la mort hideuse « Autour de mon chevet étend une aile affreuse :
" Mais je meurs sans regret, dans un temps dépravé •< Où le mauvais goût règne, et va le front levé;
« Où le public , ingrat, infidèle , perfide ,
« Trouve ma veine usée et mon style insipide.
« Moi, qui me crus jadis à Regnier préféré « (Que diront nos neveux?), R....' m’est comparé !
« Lui qui , pendant dix ans , du couchant à l’aurore ,
« Erra chez le Lapon on rama sous le Maure!
« Lui qui ne sut jamais ni le grec , ni l'hébr eu ,
•• Qui joua jour et nuit, fit grand’chère et bon feu !
•« Est-ce ainsi qu'au trelois dans ma noire soupente,
« A la sombre lueur d’une lampe puaute ,
« Feuilletant les replis de cent bouquins divers,
« J’appris , pour mes péchés , l’art de forger des vers ?
« N’est-ce donc qu’en buvant que l’on imite Horace ?
«• Par de6 sentiers de (leurs monte-t-on au Parnasse?
« Et R.... cependant voit éclater ses traits,
« Quand mes derniers écrits sont en proie aux laquais !
<• O rage ! <1 désespoir ! 6 vieillesse ennemie-!
« Après tant de travaux , sur la (in de ma vie ,
« Par un nouvel athlète on me verra vaincu !
« Et je vis! Non, je meurs ; j'ai déjà trop vécu. »
A ces mots bégayés , que la fureur inspire ,
Boileau ferme les yeux, penche la tête, expire.
Le bruit de cette mort dans le pays latin Se répand aussitôt, et vole chez Barbin.
Là , dans l’enfoncement d’une arrière-boutique,
Sa femme étale en vain un embonpoint antique,
Et, faisant le débit de cent livres mauvais,
Amuse un cercle entier des oisifs du Palais :
Là, le vieux nouvelliste * toujours ses séances :
Là , le jeune avocat vient prendre ses licences ;
Et le blond sénateur, en quittant le barreau,
Vient peigner sa perruque et prendre sou chapeau.
C’est là que le chanoine , au sortir du service.
Vient en aumuce encore achever son office,
1 Kegnard , qui avait fait une satire médiocre contre les maris . en Opposition à celle de Roilouu contre les femmes.
4».* POÉSIES DIVERSES
Et qu'on voit à midi maint auteur demi-nu.
Sur le projet d’un livre , emprunter un écu.
Dans ce lycée enfin cette mort imprévue Fut par les assistants diversement reçue.
Acaste en soupira, le libraire en frémit.
Crispe en eut l’œil humide , et Perrault en sourit. Pendant qu’on doute encor de la triste nouvelle,
Ariste arrive en pleurs; et sur une escabelle,
Au milieu du perron se plaçant tristement,
J.ut au cercle, en ces mots, l’extrait du testament :
« En l’honneur d’Apollon , à jamais je souhaite ■< Aux yeux de l’univers vivre et mourir poète;
« J’en eus toute ma vie et l’air et le maintien :
« Mais, désirant mourir en poète chrétien ,
« Je déclare en public que je veux que l’on rende « Ce qn’à bon droit sur moi Juvénal redemande :
« Quand mon livre en serait réduit à dix feuillets,
•• Je veux restituer les larcins que j’ai faits ;
<< Si de ces vols honteux l’audace était punie ,
« Une rame à la main j’aurais fini ma vie.
« Las d'être un simple auteur entêté du latin ,
« Pour imposer aux sots , je traduisis Longin ;
« Mais j’avoue, en mourant, que je l’ai mis en masque, « Et que j’entends le grec aussi peu que le basque.
« Surtout, de noirs remords mon esprit agité ■< Fait amende honorable au beau sexe irrité :
« Au milieu des pédants nourri toute ina vie,
« J’ignorais le beau monde et la galanterie ;
« Et le cœur d’une Iris pleine de mille attraits ■< Est une terre australe où je n’allai jamais.
-< Je laisse à mon valet de quoi lever boutique « Des restes méprisés d’une ode pindarique « Qu’on vit dans sa naissance expire» dans Paris;
« On le verrait bientôt rouler en chevaux gris ,
« Si le langage obscur employé dans cette ode « Pouvait un jour enfin devenirà la mode.
« Item... » Mais, à ce mot, chez l’horloger le Roux La pendule se meut, sonne, et frappe dix coups.
Alidor aussitôt, rempli d’impatience,
D’un délai criminel accuse l’assistance ;
Fait voir que le temps presse, et quM faut, en grand deuil
POÉSIES DIVERSES
Dans une heure au plus tard escorter le cercueil.
Il dit; et dans l’instant on vit la compagnie Se lever brusquement pour la < érémonie.
L’un court chez un ami , l’autre chez un fripier, Endosser l’attirail d’un nouvel héritier.
Perrin, d’un vieux bahut ou pend une serrure,
Tira son justaucorps, fait au deuil de Voiture,
Dont le coude entr’ouvert reçut plus d’un échec ;
El d’un crêpe reteint orna son caudebec.
Pradon , le seul Pradon , eut assez de courage D’entrer chez un drapier, et, d’un humble langage. Pour quatre aunes de drap estimé vingt écus, Proposer un billet signé Germanictts.
Enfin, midi sonnant, cette lugubre escorte S’est saisie aujourd’hui du défunt sur sa porte;
Et , promenant ses os de quartier en quartier,
Le conduit au Parnasse à son gîte dernier.
C’est là qu’on va porter ses funèbres reliques,
Dans la cave marquée aux auteurs satiriques.
Là , sur un marbre offert aux yeux de l’univers.
En caractères d’or on gravera ces vers :
Cl-gU maitre B qui vécut de médire,
ht qui mourut aussi par un trait de satire : l.c coup dont il frappa lui fut entin rendu.
Si par malheur un Jour son livre était perdu ,
A le chercher bien loin, passant, ne t’embarrasse :
Tu le retrouveras tout entier dans Horace.