‹ Theatre de Regnard (volume 2)Chapitre 418 sur 434 · ÉPITRE V · texte numérisé non relu

ÉPITRE V

Si tu peux te résoudre à quitter ton logis,

Où l’or et l’outremer brillent sur les lambris,

Et laisser celte table avec ordre servie ,

Viens , pourvu que l’amour ailleurs ne te convie . Prendre un repas chez moi demain , dernier janv ici , Dont le seul appétit sera le cuisinier.

Je te garde avec soin , mieux que mon patrimoine .

D’un vin exquis, sorti des pressoirs de ce moine Fameux dansOvilé, plus queue fut jamais

POESIES DIVERSES

Le défenseur du clos vanté par Rabelais.

Trois convives connus, sans amour, sans affaires , Discrets, qui n'iront point révéler nos mystères,

Seront par moi choisis pour orner le festin.

La , par cent mots piquants , enfants nés dans le vin , Nous donnerons l’essor à cette noble audace Qui fait sortir la joie, et qu’avouerait Horace.

Peut-être ignores-tu dans quel coin reculé

J’habite dans Paris , citoyen exilé, ^

Et me cache aux regards du profane vulgaire?

Si tu le veux savoir, je vais te satisfaire.

Au bout de cette rue où ce grand cardinal,

Ce prêtre conquérant, ce prélat amiral ,

Laissa pour monument une triste fontaine

Qui fait dire au passant que cet homme, en sa hniiv? ,

Qui du trône ébranlé soutint tout le fardeau,

Sut répandre le sang plus largement que l’eau ,

S’élève une maison modeste et retirée ,

Dont le chagrin surtout ne connaît point l’entrée :

L’œil voit d abord ce mont dont les antres profonds l'oumissent à Paris l’honneur de ses plafonds ;

Où de trente moulins les ailes étendues M’apprennent chaque jour quel vent chasse les nues :

Le jardin est étroit; mais les yeux satisfaits S’y promènent au loin sur de vastes marais.

C’est là qu’en mille endroits laissant errer ma v ue ,

Je vois croître à plaisir l’oscille et la laitue ;

C’est là que , dans son temps, des moissons d'artichauts Du jardinier actif secondent les travaux ,

Et que de champignons une couche voisine Ne fait, quand il me plaît , qu’un saut dans ma cuisiit£>: Là , de Yertumne enfin les trésors précieux Charment également et le goût et les yeux.

Dans le sein fortuné de ce réduit tranquille,

Je ne veux point savoir ce qu’on fait dans la ville * J’ignore si Paris fait des feux pour la paix ;

Mes yeux n’y voyeul point un maudit Bourvalais Dans un char surdoré jouir avec audace Des regards indignés dont chacun le menace ;

Je n’entends point crier lanl de nouveaux .... ,

POÉSIES DIVERSES

De l’avare cerveau de .... sortis.

Libre d’ambition, d’amour, de jalousie,

Cynique mitigé , je jouis de la vie ;

Et, pour comble de bien , dans ce lieu retiré,

Je n’y connus jamais ni M.... ni G....

Dans ce logis pourtant humble et dont les tentures Dans l’eau des Gobelins n’ont point pris leurs teintures.

Où Mansart de son art ne donna point les lois ,

Sais-tu quel hôte , ami, j’ai reçu quelquefois?

Enghien , qui , ne suivant que la gloire pour guide ,

Vers l’immortalité prend un vol si rapide ,

Et que Nerwinde a vu , par des faits inouïs ,

Enchaîner la victoire au\ drapeaux deLocis.

Ce prince respecté , moins par son rang suprême Que par tant de vertus qu’il ne doit qu’à lui-même ,

A fait plus d’une fois, fatigué de Marly,

De ce simple séjour un autre Chantilly.

Conti, le grand Conti , que la gloire environne.

Plus orné par son nom que par une couronne ,

Qui voit , de tous côté6 , du peuple et des soldats Et les cœurs et les yeux voler devant ses pas ;

A qui Mars et l’Amour donuent , quand il commande ,

De myrte et de laurier une double guirlande ;

Dont l’esprit pénétrant , vif et plein de clarté ,

Est un rayon sorti de la Divinité,

A daigné quelquefois, sans bruit, dans le silence ,

Honorer ce réduit de sa noble présence.

Ces héros, méprisant tout l’or de leurs buffets,

Contents d’un linge blanc et de verres bien nets ,

Qui ne recevaient point la liqueur infidèle Que Rousseau' fit chez lui d’une main criminelle ,

Ont souffert un repas simple et non préparé,

Où l’art des cuisiniers , sainement ignoré ,

N’étalait point au goût la funeste élégance De cent ragoûts divers que produit l’abondance -r Mais où le sel attique„ à propos répandu ,

Dédommageait assez d’un entremets perdu.

C’est à de tels repas que je te sollicite -y

* Mardi, nul de vin.

POESIES DIVERSES

C’est dans cette maison où ma lettre t’invite.

Ma servante déjà, dans ses nobles transports,

A fait à deux chapons passer les sombres bords. Ami, viens donc demain, avant qu’il soit une heure Si le hasard te fait oublier ma demeure ,

Ne va pas t’aviser, pour trouver ma maison ,

Aux gens des environs d’aller nommer mon nom : Depuis trois ans et plus, dans tout le voisinage.

On ne sait, grâce au ciel , mon nom ni mon visage. Mais demande d’abord où loge dans ces lieux Un homme qui, poussé d’un désir curieux,

Dès ses plus jeunes ans sut percer où l’Aurore Voit de ses premiers feux les peuples du Bosphore ; Qui , parcourant le sein des infidèles mers, l’ar le fier Ottoman se vit chargé de fers ;

Qui prit, rompant sa chaîne, une nouvelle course Vers les tristes Lapons que gèle et transit l’Ourse ,

Et s’ouvrit un chemin jusqu’aux bords retirés Où les feux du soleil sont six mois ignorés.

Mes voisins ont appris l’histoire de ma vie ,

Dont mon valet causeur souvent les désennuie. Demande-leur encore où loge en ces marais Un magistrat qu’on voit rarement au palais;

Qui , revenant chez lui lorsque chacun sommeille , Du bruit de ses chevaux bien souvent les réveille ; Chez qui l’on voit entrer, pour orner ses celliers, Force quartauts de vin , et point de- créanciers.

Si tu veux, cher ami, leur parler de la sorte,

Aucun ne manquera de te montrer ma porte C’est là qu’au premier coup tu verras accourir Un valet diligent qui viendra pour l’ouvrir :

Tu seras aussitôt conduit dans une chambre Où l’onbraveà loisir les fureurs de décembre.

Déjà le feu , dressé d’une prodigue main ,

S’allume en pétillant. Adieu jusqu’à demain.

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