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Entre plusieurs enchantements dont iis sont capables , l'on dit qu’ils peuvent arrêter un vaisseau au milieu de sa course , et que le seul remède pour empèoher la force de ce charme est de répandre des purgations de femme, dont l’odeur est insupportable aux malins esprits. Ils peuvent aussi changer la face du ciel et le couvrir Je nuages ; et ce qu’ils font le plus facilement , c’est de vendre le vent à ceux qui en ont besoin ; et ils ont pour cela un mouchoir qu’ils nouent en trois endroits différents, et qu’ils donnent à celui qui en a besoin. S’il dénoue le premier, il excite un vent doux et supportable ; s’il a besoin d’un plus fort , il dénoue le second ; et s’il vient à ouvrir le troisième , il excitera pour lors une tempête épouvantable. L’on dit que cette manière de vendre le vent est fort ordinaire dans ce pays , et que les moindres petits sorciers ont ce pouvoir , pourvu que le vent dont ils ont besoin commence un peu à souffler, et qu’il faille seulement l’exciter. Comme je n’ai rien vu de tout ce dont je parle , je n’en dirai rien : mais pour ce qui est du tambour, je vous en puis dire quelque chose de plus certain.
Cet instrument , avec lequel ils font tous leurs charmes , et qu’ils appellent kannus, est fait du tronc d’un pin et d'un bouleau qui croit en un certain endroit , et dont les veines doivent aller de l’orient au couchant. Ce kannus n’est fait que d’un seul morceau de bois creusé dans son épaisseur, en ovale , et dont le dessous est convexe, dans lequel ils font deux trous assez longs pour passer le doigt, et pour pouvoir le tenir plus ferme. Le dessus est couvert d’une peau de renne, sur laquelle ils peignent en rouge quantité de figures, et dont l’on voit pendre plusieurs anneaux de cuivre et quelques morceaux d’os de renne. Ils peignent ordinairement les figures suivantes. Ils font premièrement , vers le milieu du tambour, une ligne qui va transversalement , audessus de laquelle ils mettent les dieux qu’ils ont en plus grande vénération , comme Thor avec ses valets , et Seyta ; et ils en tirent une autre un peu plus bas comme l’autre, mais qui ne s’étend que jusqu’à la moitié du tambour : là l’on voit l’image de Jésus-Christ avec deux ou trois apôtres. Au-dessus de ces lignes sont représentés la lune , les étoiles et les oiseaux ; mais la place du soleil est au-dessous de ces mêmes lignes, sous lequel ;|s mettent les animaux, les ours, les serpents. Ils y représentent
ssi quelquefois des lacs et des fleuves. Voilà , monsieur, quelle
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est la figure d’un tambour; mais ils ne mettent pas sur tous la même chose , car il y en a où sont peints des troupeaux de reu- . nés , pour savoir où ils les doivent trouver, quand il y en a quelqu’un de perdu. Il y a des figures qui font connaître le lieu où ils doivent aller pour la pèche , d’autres pour la chasse , quelquesunes pour savoir si les maladies dont ils sont atteints doivent être mortelles ou non ; ainsi de plusieurs autres choses dont ils sont en doute.
Il faut deux choses pour se servir du tambour : l’indice , qui doit marquer la chose qu’ils désirent ; et le marteau pour frapper dessus le tambour, et pour mouvoir cet indice jusqu’à ce qu’il se soit arrêté fixe sur quelque figure. Cet indice est fait ordinairement d’un morceau de cuivre fait en forme de bossettes qu’on met au mors des chevaux, d’où pendent plusieurs autres petits anneaux de même métal. Le marteau est fait d’un seul os de renne, et représente la figure d’un grand T. Il y en a qui sont faits d’une autre forme ; mais ce sont là les manières les plus ordinaires. Ils ont cet instrument en telle vénération , qu’ils le tiennent toujours enveloppé dans une peau de renne, ou quelque autre chose; et ils ne le font jamais entrer dans la maison par la porte ordinaire par où les femmes passent ; mais ils le prennent ou pardessus le drap qui entoure leur cabane, ou par le trou qui donne passage à la fumée. Ils se servent ordinairement du tambour pour trois choses principales , pour la chasse et la pêche , pour les sacrifices , et pour savoir les choses qui se font dans les pays les plus éloignés ; et lorsqu’ils veulent connaître quelque chose de cet article , ils ont soin premièrement de bander la peau du tambour en l’approchant du feu ; puis un Lapon se mettant à genoux avec tous ceux qui sont présents, il commence à frapper en rond sur son tambour ; et, redoublant les coups avec les paroles qu’il prononce comme un possédé , son visage devient bleu , son crin se hérisse , et il tombe enfin sur la face sans mouvement. Il reste en cet état autant de temps qu’il est possédé du diable , et qu’il en faut à son génie pour rapporter un signe qui fasse connaître qu’il a été au lieu où on l’a envoyé ; puis , revenant à lui-méme , il dit ce que le diable lui a révélé , et montre la marque qui lui a été apportée.
Le second usage, qui est moins considérable, et qui n’est pas aussi violent , est pour connaître le succès des maladies ,
qu’il» apprennent par la tixation de l’indice sur les figures heureu- • ses ou malheureuses.
Le troisième , qui est le moindre de tous , leur montre de quel côté ils doivent tourner pour avoir une bonne chasse ; et lorsque l’indice , agité plusieurs fois , s’arrête à l’orient ou à l’occident , au midi ou au septentrion , ils infèrent de là qu’en suivant le côté qui leur est marqué, ils ne seront pas malheureux.
Us ont encore un quatrième sujet pour lequel ils se servent du tambour, et connaissent si leurs dieux veulent des sacrifices , et de quelle nature ils les veulent. Si l’indice s’arrête sur la figure qui représente Thor ou Scyta , ils offrent à celui-là, et connaissent de meme quelle victime lui plaît davantage.
Voilà , monsieur, de quel usage est ce tambour lapon si merveilleux, et dont nous ne connaissons pas l’usage en France. Pour moi , qui crois difficilement aux sorciers, et qui n’ai rien vu de ce que je vous écris, je démentirais volontiers l’opinion générale de tout le monde , et de tant d’habiles gens qui m’ont assuré que rien n’était plus vrai, que les Lapons pouvaient connaître les choses éloignées. Jean Tomœus , dont je vous ai parlé , prêtre de la province de Ton w , homme extrêmement savant , et à la foi duquel je m’en rapporterais aisément, assure que cela lui est arrivé tant de fois , et que certains Lapons lui ont dit si souvent tout ce qui s’était passé dans son voyage , jusqu’aux moindres particularités , qu’il ne fait aucune difficulté de croire tout ce qu’on en dit. Les archives de Berge font foi d’une chose arrivée à un valet marchand , qui , voulant savoir ce que son maître faisait en Allemagne , alla trouver un certain Lapon fort renommé ; et ayant écrit la déposition du sorcier dans les livres de la ville , la chose se trouva véritable , et le marchand avoua que lo maître un tel jour avait couché avec une tille. Gomme le Lapon avait dit mille autres histoires de cette nature , qui m’ont été contées dans lo pays par tant de gens dignes de foi , je vous avoue , monsieur, que je ne sais qu’en croire.
Que ce que je vous mande soit vrai ou faux , il est constant que les Lapons ont une aveugle croyance aux effets du tambour, dans laquelle ils s’affermissent tous les jours par les succès étranges qu’ils en voient arriver. S’ils n’avaient que cet instrument pour exercer leur art diabolique , cela ne ferait de mal qu’à eux-mêmes; mais ils ont encore un autre moyen pour porter le mal.
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la douleur, les maladies , et la mort même , à ceux qu’ils veulent affliger. Ils se servent pour cela d’une petite boule de la grosseur d’un œuf de pigeon , qu’ils envoient par tous les endroits du monde dans une certaine distance , suivant que leur pouvoir est étendu ; et s’il arrive que cette boule enflammée rencontre quelqu’un par le chemin , soit un homme ou un animal , elle ne va pas plus loin , et fait le même effet sur celui qu’elle a frappé que sur la personne qu’elle devait frapper. Le Français qui nous servit d’interprcle pendant notre voyage en Laponie , et qui avait demeuré trente ans à Swapavara, nous assura en avoir vu plusieurs fois passer autour de lui. Il nous dit qu’il était impossible de connaitre la forme que cela pouvait avoir. Il nous assura seulement que cette boule volait d’une extrême vitesse , et laissait après soi une petite trace bleue qu’il était facile de distinguer. Il nous dit même qu’un jour, passant sur une montagne , sou chien, qui le suivait d'assez près, fut atteint d’un de ces gans ( car c’est ainsi qu’ils appellent ces boules ) , dont il mourut surle-champ, quoiqu’il fût plein de vie un moment devant. Il chercha l’endroit par où son chien pouvait avoir été blessé , et vit un trou sous sa gorge , sans pouvoir trouver dans son corps ce qui l’avait frappé. Us conservent ces gans dans des sacs de cuir ; et ceux qui sont les plus méchants ne laissent guère passer de jours qu’ils ne jettent quelqu’un de ces gans , qu’ils laissent ravager dans l’air, lorsqu’ils n’ont personne à qui les jeter i et quand il arrive qu'un Lapon qui se mêle du métier est en colère contre quelque autre de la même profession , et lui veut faire du mal , son gans n’a aucun pouvoir, si l’autre est plus expert dans son art , et s’il est plus grand diable que lui. Tous les habitants du pays appréhendent extrêmement ces émissaires; et ceux qui sont connus pour avoir le pouvoir de les jeter sont extrêmement respectés , et personne n’ose leur faire du mal. Voilà , monsieur, tout ce que j’ai pu apprendre de leur art magique par mon expérience, et par le récit qui m’en a été fait par tous les gens du pays, que je croyais extrêmement dignes de foi, et particulièrement par les prêtres , que j’ai consultés sur toutes ces choses.
Sitôt que notre Lapon eut la tète pleine d’cau-dc-vie , il voulut contrefaire le sorcier ; il prit son tambour, et commençant à frapper dessus avec des agitations et des contorsions de possédé ,
nous lui demandâmes si nous avions encore père et mère. Il étail
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assez difficile de parler juste sur cette matière : nous étions trois; l’un avait son père , l’autre sa mère , et le troisième n’avait ni l'un ni l’autre. Notre sorcier nous dit tout cela , et se tira assqz bien d’affaire. Quoique ceux avec qui nous étions, qui étaient des Finlandais et des Suédois , n’en eussent aucune connaissance qui nous pût faire soupçonner qu’ils auraient instruit le Lapon de tout ce qu’il devait dire ; comme il avait affaire à des gens qui ne se contentaient pas de peu, et qui voulaient quelque chose de plus sensible et de plus particulier que ce qui pouvait arriver par un simple effet du hasard, nous lui dîmes que nous le croirions parfaitement sorcier, s’il pouvait envoyer son démon au logis de quelqu’un de nous, et rapporter un signe qui nous fitconnaitre qu’il y avait été. Je demandai les clefs du cabinet de ma mère , que je savais bien qu’il ne pouvait trouver que sur elle, ou sous son chevet; et je lui promis cinquante ducats s’il pouvait me les apporter. Comme le voyage était fort long, il fallut prendre trois ou quatre bons coups d’eau-de-vie pour faire le chemin plus gaiement, et employer les charmes les plus forts et les plus puissants pour appeler son esprit familier, et le persuader d’entreprendre le voyage et de revenir promptement. Notre sorcier se mit en quatre , ses yeux se tournèrent, son visage changea de couleur, et sa barbe se hérissa de violence. 11 pensa rompre son tambour, tant il frappait avec force ; et il tomba enfin sur sa face , roide comme un bâton. Tous les Lapons qui étaient présents empêchaient avec soin qu’on ne l’approchât en cet état , éloignaient jusqu’aux mouches , et ne souffraient pas qu’elles se reposassent sur lui. Je vous assure que quand je vis toute cette cérémonie , je crus que j’allais voir tomber par le trou du dessus de la cabane ce que je lui avais demandé, et j’attendais que le charme fût fini pour lui en faire faire uu autre , et le prier de me ménager un quart d’heure de conversation avec le diable, dans laquelle j’espérais savoir bien des choses.
J’aurais appris si mademoiselle est encore pucelle , et ce qui
se passe entre monsieur.... et madame.... Jeluf aurais demandé si monsieur.... a dépucelé sa femme depuis trois ans qu’il est avec elle ; si le dernier enfant qu’a eu madame.... est de son mari, ou non ; enfin , monsieur, j’aurais su bien des choses qu’il n’y a que le diable qui sache.
Notre Lapon resta comme mort pendant un bon quart d’heure , et, revenant un peu à lui, il commença à nous regarder l’un après
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l’autre avec des yeux hagards ; et, après nous avoir tous examinés l’un après l’autre , il m’adressa la parole , et me dit que son esprit ne pouvait agir suivant son intention, parce que j’étais plus grand sorcier que lui , et que mon génie était plus puissant ; et que si je voulais commander à mon diable de ne rien entreprendre sur le sien , il me donnerait satisfaction.
Je vous avoue , monsieur, que je fus fort étonné d’avoir été sorcier si longtemps , et de n’en avoir rien su. Je fis ce que je pus pour mettre notre Lapon sur les voies. Je commandai à mon démon familier de ne point inquiéter le sien ; et avec tout cela nous ne pûmes savoir autre chose de notre sorcier, qui se tira fort mal d’un pas si difficile , et qui sortit de dépit de la cabane , pour aller, comme je crois , noyer tous ses dieux et les diables qui l’avaient abandonné au besoin , et nous ne le revîmes plus.
Le jeudi matin nous continuâmes toujours notre chemin vers le lac de Tornotresch; et à l’endroit où il commence à former le tleuve , on voit à main gauche une petite ile , qui est de tous côtés entourée de cataractes épouvantables, qui descendent avec une précipitation furieuse sur des rochers , où elles causent un bruit horrible. Là , il y a eu de tout temps un autel fameux , dédié à Seijta , où tous les Lapons de la province de Tomo vont faire leurs sacrifices dans les nécessités les plus pressantes. Jean Tornceus , dont je vous ai parlé plusieurs fois, faisant mention de cet endroit, en parle en ces termes : Eo loco ubi Tornotresch ex se effudit fhivium in insula quadam in medio cataractes Dara dicter, reperiuntur Seytœ lapides , specie humana, collocati ordine. Primus altitudine riri proceri ; post, quatuor aliipaulo breviores, juxta collocati ; omnes quasi pileis quibusdam in capitibus suis omati; et quoniam res est dif/icillima periculique plenissima, propter vim cataractœ indictam , navigium appellere , ideo Laponi pridern desierunt invisere locum istum, ut nunc explorari ncqueant, utmm , quomodove ulli fuerint in islam insulam , « Au lieu , « dit-il , où le lac de Tornotresch se répand en fleuve dans une « certaine ile , au milieu de la cataracte appelée Dara , on trouve « des Seyta de pierre , de figure humaine, mis par ordre. Le « premier est de la hauteur d’un grand homme, et quatre au- « très plus petits mis à ses côtés , tous ayant sur la tète une- « espèce de petit chapeau ; et parce qu’il est trèsrdifficile et même « dangereux d’approcher en bateau de cette ile , à cause de la vio-
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« lence do l’eau , les Lapons ont cesse la coutume , depuis long- « temps, d’aller à cet autel ; et ils ne peuvent s’imaginer comment « on a pu adorer ces dieux, et de quelle manière ces pierres sont « venues en cet endroit. » Nous approchâmes de cet autel, et aperçûmes plutôt un grand monceau do cornes de rennes, que les dieux qui étaient derrière. I.c premier était le plus gros et le plus grand de tous. Il n’avait aucune figure humaine, et je ne puis dire à quoi il ressemblait; mais ce que je puis assurer, c’est qu’il était trèsgras et très-vilain , à cause du sang et de la graisse dont il était frotté : celui-là s’appelait Seyta ; sa femme, ses enfants, et ses valets , étaient rangés par ordre à son côté droit ; mais toutes ces pierres n’avaient aucune figure, que celle que la nature donne à celles qui sont exposées à la chute des eaux. Elles n’étaient pas moins grasses que la première, mais beaucoup plus petites. Toutes ces pierres, et particulièrement celle qui représentait Seyta , étaient sur des branches de bouleau toutes récentes ; et l’on voyait à côte un amas de bâtons carrés , sur lesquels il y .avait quelques caractères. On en remarquait un au milieu , beaucoup plus gros et plus haut que les autres ; et c’était , comme nous dirent nos Lapons, le bourdon dont Seyta se servait pour faire voyage. Un peu derrière tous ces dieux , il y en avait deux autres, gros et gras , et pleins de sang , sous lesquels il y avait , comme sous les autres, quantité de branches : ceux-ci étaient plus proches du Ileuve ; et nos Lapons nous dirent que ces dieux avaient été plusieurs fois jetés dans l’eau, et qu’on les avait toujours retrouvés en leurs places. Quelque temps après, je vis quelque chose de contraire à ce que Tornœus avance : il dit , premièrement , que ce lieu n’est plus fréquenté des Lapons, à cause de la difficulté qu’on a d’en approcher ; et c’est ce qui fait qu’il est en plus grande vénération parmi eux , parce que , disent-ils, les Seyta se plaisent dans des lieux difficiles et même inaccessibles , comme on voit par les sacrifices qu’ils font au pied des montagnes , où ils trempent la pierre dans le sang de la victime , qu’ils jettent sur le sommet lorsqu’ils ne peuvent y monter. Ce lieu est aussi fréquenté qu’auparavant, comme nous assurèrent nos Lapons, et comme nous vîmes nous-mêmes par les branches sur lesquelles ces pierres reposaient , où l’on voyait encore quelques feuilles vertes qui y restaient, *ct par le sang frais dont ces pierres étaient encore trempées. Pour ce qui est des chapeaux que Tornœus dit qu’ils ont des-
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rus leurs têtes , ce n’est autre chose qu’une figure plate qui* est au-dessus de la pierre, et qui excède en cet endroit. Il n’y a pourtant que les deux premiers , qui représentent Seyta et sa femme, qui aient cette marque ; et les autres sont d’une pierre do figure longue, pleine de bosses et de trous, qui viennent finir en pointe, et représentent les enfants de Seyta et toute sa basse famille. Au reste , l’autel n’est fait que d’une seule roche , qui est couverte d’herbe et de mousse , comme le reste de l’ile ; avec cette différence , que le sang répandu , et que la quantité des bois et des os de rennes, ont rendu la place plus foulée.
Quoi que nos Lapons pussent nous dire pour nous empêcher d’emporter de ces dieux , nous ne laissâmes pas de diminuer la famille de Seyta, et de prendre chacun un de ses enfants, malgré les menaces qu’ils nous faisaient de leur part , et les imprécations dont ils nous chargeaient, en nousassurant que notre voyage serait malheureux, si nous excitions la colère de leur dieu. Si Seyta eut été moins gras et moins pesant, je l’aurais emporté avec ses enfants. Mais, ayant voulu mettre la main dessus , je ne pus qu'à grand’peine le lever de terre. Les Lapons , voyant cela , me comptèrent alors pour un homme perdu , et qui ne pouvait pas aller loin , sans être du moins foudroyé ; car la marque la plus certaine parmi eux d’un dieu courroucé, c’est la pesanteur qu’on trouve dans l’idole ; au lieu que la facilité qu’on a en le levant fait connaître qu’il est propice , et prêt à aller où l’on veut : c’est de cette manière aussi qu’ils connaissent s’il veut des sacrifices , ou non.
Aussitôt que nous eûmes quitté cette ile, nous entrâmes dans le lac de Tomotresch. De ce lac sort le fleuve de Tomo ; sa longueur s’étend environ quarante lieues de l’est à l’ouest , mais sa largeur n’est pas considérable. Il est gelé depuis le mois de sep. tembre jusqu’après la Saint-Jean, et fournit aux Lapons une abondance de poissons presque inconcevable. Le sommet des montagnes , dont il est partout environné , se dérobe à la vue , tant il est élevé; et les neiges dont elles sont continuellement couvertes font qu’on ne saurait presque les distinguer d’avec les nues. Ces montagnes sont toutes découvertes , et ne portent point de bois ; il ne laisse pas d’y avoir beaucoup de bêtes et d’oiseaux , et particulièrement des fiœlripor, qui se plaisent là plus qu’en tout autre endroit. C’est autour de ce lac que les Lapons viennent sc répandra
quand ils reviennent de Norwége , où la chaleur et les mouches le» ont relégués pour quelque temps ; et c’est là aux environs aussi où sont les richesses de la plupart. Ils n’ont point d’autre coffrefort pour mettre leur argent et leurs richesses. Us prennent un chaudron de cuivre qu’ils emplissent de ce qu’ils ont de plus précieux , et le portent dans l’endroit le plus secret et le plus reculé qu’ils peuvent s’imaginer. Là ils l’enterrent dans un trou assez profond qu’ils font pour cela , et le couvrent d’herbe et do mousse , afin qu’il ne puisse être aperçu de personne. Tout cela se fait sans que le Lapon en donne aucune connaissance à sa femme ou à ses enfants , et il arrive souvent que les enfants perdent un trésor , pour être trop bien caché , lorsque le père meurt d’une mort inopinée , qui ne lui donne pas le temps de découvrir à quel endroit sont ses richesses. Tous les Lapons généralement cachent ainsi leurs biens , et on trouve souvent quantité de rixdales et de vaisselle d’argent , comme sont des bagues , des cuillers et des demi-seins , qui n’ont point d’autre maître que celui qui les trouve , et qui ne se met pas en peine de le chercher quand il y en aurait. Nous avançâmes bien sept ou huit lieues dans le lac , proche une montagne qui surpassait toutes les autres en hauteur. Ce fut là où nous terminâmes notre course , et où nous plantâmes nos colonnes. Nous fûmes bien quatre heures à monter au sommet, par des chemins qui n’avaient encore été connus d’aucun mortel; et quand nous y fûmes arrivés , nous aperçûmes toute l’étendue de la Laponie , et la mer Septentrionale , jusqu’au cap du Nord, du côté qu’il tourne à l’ouest. Cela s’appelle , monsieur , se frotter à l’essieu du pôle , et être au bout du monde. Ce fut là que nous plantâmes l’inscription précédente , qui était sa véritable place , mais qui ne sera , comme je crois , jamais lue que des ours.
Gallia nos genuit; vidit nos Africa; Gangem Hausimus , Europamque ocults lustravimus omnem :
Casibus et variis acti terraque manque.
Hic tandem stetimus, nobis ubi defuit orbis.