DE FERCOURT, DR CORBERON, RECNARD
Anno 1681 ; die 22 Augusti.
Cette roche sera présentement connue dans le monde par le nom d eMetavara, que nous lui donnâmes. Ce mot est composé du mot latin meta, et d’un autre mot finlandais tara, qui veut dire roche; comme qui dirait la roche des limites. En effet, monsieur.
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ce fut là où nous 11014s arrêtâmes ; et je ne crois pas que nous allions jamais plus loin.
Pendant le temps que nous fûmes à monter et à descendre cette montagne, nos Lapons étaientallés chercher les habitations' de leurs camarades. Us ne revinrent qu’à une heure après minuit , et nous rapportèrent qu’ils avaient fait bien du chemin, et qu’ils n’avaient trouvé personne. Cette nouvelle nous affligea, mais elle ne nous abattit pas ; car nous n’étions venus en cet endroit que pour voir les plus éloignés , et nous en avions laissé quantité derrière nous , que nous avions différé de voir à notre retour. Nous voulûmes employer notre première ardeur aux recherches les plus pénibles, de crainte que ce feu de curiosité venant à se ralentir , nous ne nous fussions contentés de voir les plus proches.
Nous résolûmes donc de retourner sur nos pas. En effet, dès le grand matin, le vent s’étant fait ouest, nous mimes à la voile, et revînmes en un jour trouver ce petit vieillard lapon dont je vous ai parlé, qui nous avait promis de nous mener chez lui à notre retour. Nous le rencontrâmes sur le fleuve , qui péchait ; et nous fîmes tant par notre tabac et notre eau-de-vie , que nous lui persuadâmes de nous mener chez lui, quoiqu’il tâchât pour lors de s’en défendre, et d’oublier la promesse qu’il nous avait faite. Il dit à un denosconducteurslapons, qui était son gendre, le lieu de sa demeure ; cl ayant pris son chemin dans les bois avec un de nos interprètes, à qui nous défendîmes de le quitter, nous primes le nôtre >n continuant notre route sur le fleuve. Nous arrivâmes au bout de deux heures à la hauteur de sa cabane , qui était encore fort éloignée ; et ayant mis pied à terre , et pris avec nous du tabac et une bouteille de brandevin , nous suivîmes notre Lapon , qui nous mena pendant toute la nuit dans des bois. Cet homme , qui ne savait pas précisément la demeure de son beau-père , qu’il avait changée depuis peu , était aussi embarrassé que nous. Tantôt il approchait l’oreille de terre pour entendre quelque bruit ; tantôt il examinait les traces des bêtes que nous rencontrions , pour connaître si les rennes qui avaient passé par là étaient sauvages ou privés. Il montait quelquefois comme un chat sur le sommet des pins pour découvrir la fumée , et criait toujours de toute sa force d’tfne voix effrayante , qui retentissait par tout le bois. Enfin ,* après avoir bien tourné , nous entendîmes un chien aboyer : jamais voix ne nous a paru si charmante que celle de ce chien, qui
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vint nous consoler dans les déserts. Nous tournâmes du côte où nous avions entendu le bruit, et, après avoir marche encore quelque temps, nous rencontrâmes un grand troupeau de rennes , et peu à peu nous arrivâmes à la cabane de notre Lapon , qui ne faisait que d’arriver comme nous.
Cette cabane était au milieu des bois , faite comme toutes les autres, et couverte de son valdmur. Elle était entourée de mousse, pour nourrir environ quatre-vingts bêtes qu’il avait. Ces rennes font toute la richesse de ces gens. Il y en a qui en ont jusqu’à mille et douze cents. L’occupation des femmes est d'en avoir soin, et elles les lient et les trayentdans de certaines heures. Elles les comptent tous les jours deux fois ; et lorsqu’il y en a quelqu’un d’égaré, le Lapon cherche dans les bois jusqu’à ce qu’il l’ait trouvé. On voit courir fort longtemps ces bêtes égarées , et suivent mémependant trois semaines leurs traces marquées dans la neige' . Les femmes , comme j’ai dit , ont un soin particulier des rennes et de leurs faons ; elles les veillent continuellement, et les gardent le jour et la nuit contre les loups et les bêtes sauvages. Le plus sur moyen de les garder contre les loups, c’est de les lier à quelque arbre ; et cet animal qui est extrêmement défiant , et qui appréhende d’être pris, craint que ce ne soit une adresse , et qu’il, n’y ait auprès de l’animal quelque piège dans lequel il pourrait tomber. Les loups de ce pays sont extrêmement forts , et tout gris ; ils sont presque tout blancs pendant l’hiver , et sont les plus mortels ennemis des rennes, qui se défendent contre eux des pieds de devant , lorsqu’ils ne le peuvent faire par la fuite. Il y a encore un animal gris brun , de la hauteur d’un chien , que les Suédois appellent jœrt , et les Latins gulo , qui fait aussi une guerre sanglante aux rennes. Cette bêle monte sur les arbres les plus hauts, pour voir et n’étro pas vue, et pour surprendre son ennemi. Lorsqu’il découvre un renne , soit sauvage , soit domestique, passant sous l’arbre sur lequel il est , il se jette sur son dos , et mettant ses pattes de derrière sur le cou , et celles de devant vers la queue , il s’étend et se roidit d’une telle violence , qu’il fend le
1 Celte leçon est conforme à la première édition, celle de 1731. Dans l'édition de 1750, on lit: Onvoil courir fort longtemps ces bêles égarées, et ELI. es SUIVENT même pendant trois semaines leurs traces marquées dans la neige. Dans les éditions modernes, on lit : On les voit courir fort longtemps APRÈS MS bttes égarées, et suivre même pendant trois semaines leurs traces marquées dans la neige.
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renne sur le ilos , el enfonce son museau , qui est extrêmement aigu, dans la bêle, dont il boit tout le sang. La peau du jœrt est très-fine et très-bèlle ; on la compare même aux zibelines. Il y a aussi des oiseaux qui font des guerres cruelles aux rennes : entre tous les autres l’aigle est extrêmement friand de la chair de cet animal. Il y a quantité de ces aigles en ce pays , et d’une grosseur si surprenante , qu’ils enlèvent de leurs serres les faons des rennes de trois à quatre mois, et les portent dans leur nid au sommet des plus hauts arbres. Cette particularité me parut d'abord ce que je crois qu’elle vous semblera, c’est-à-dire difficile a croire; mais cela est si vrai , que la garde qui se fait aux jeunes rennes n’est que pour cela. Tous les Lapons m’ont assuré la mémo chose ; et le Français qui était notre interprète en Laponie m’a assuré qu’il avait vu plusieurs exemples pareils; et qu’un jour, ayant suivi un aigle qui emportait le faon d’une de ses rennes jusqu’à son nid, il coupa l’arbre par le pied, et trouva que la moitié de la bête avait déjà servi de nourriture aux petits. Il prit les aiglons, et fit dieux ce qu’ils avaient fait de son faon , c’est-à-dire , monsieur, qu’il les mangea. La chair en est assez bonne, mais noire et un peu fade. Les rennes portent neuf mois : quand les Lapons veulent sevrer leurs faons , ils leur mettent un caveçon de pin , dont les feuilles sont faites en pointe , et piquent extrêmement ; et quand le faon s’approche de sa mère pour prendre sa nourriture , ordinairement , se sentant piquée, elle éloigne son faon avec son bois , et l’oblige à aller chercher à vivre ailleurs qu’auprès d’elle. Cette occupation n’est pas la seule qu’aient les femmes ; elles font les habits , les souliers et les bottes des Lapons. Elles tirent l'étain pour en revêtir le fil. Elles font cela avec les dents ; et , tenant un os de renne dans lequel il y a plusieurs trous de différentes grosseurs , elles passent leur étain dans le plus grand , puis dans un plus petit, jusqu’à ce qu’il soit en l’état qu’elles le souhaitent , et propre pour couvrir le fil de renne , dont elles ornent leurs habits et tout ce qu’elles travaillent. Ce fil se fait, comme je vous ai déjà dit , avec des nerfs de rennes pilés , qu’elles tirent '
par filets , et le filent ensuite sur leur joue, en le mouillant de temps en temps , et le tournant continuellement. Elles n’ont point d’autre manière pour faire le fil. Tous les harnais des rennes sont faits aussi par les femmes. Ces harnais sont faits de peaux de rennes. Le poitrail est orné de quantité de figures , faites avec
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du liS d'étain , d’où pondent plusieurs petites pièces de serge de toutes sortes de couleurs, qui font une espèce de frange. La sonnette est au milieu, et il n’y a rien qui donne la vigueur à cet animal et qui le réjouisse davantage que le bruit qu’il fait avec cette sonnette en courant.
Puisque j’ai commencé à vous parler des occupations des femmes dans ee pays , cela me donnera occasion de vous parler de l’emploi des hommes. Je vous dirai d’abord , parlant en général , que tous les habitants de ce pays sont naturellement lâches et paresseux , et qu’il n’y a que la faim et la nécessité qui les chassent de leur cabane elles obligent à travailler. Je dirais que ce vice commun peut provenir du climat , qui est si rude qu’il ne permet pas facilement de s’exposer à l'air, si je ne les avais trouvés aussi fainéants pendant l’été qu’ils le sont pendant l’hiver. Mai» enfin , comme ils sont obligés de chercher toujours de quoi vivre, la chasse et la pèche font leur occupation presque continuelle. Ils chassent ITiiveret pèchent pendant l’été, et font eux-mémes tous les instruments nécessaires pour l’un et l’autre de ces emplois. Ils se servent pour leurs barques du bois de sapin, qu’ils cousent avec du fil de renne, et les rendent si légères , qu’un homme seul en peut facilement porter une sur son épaule. Ils ont besoin d’avoir quantité de ces barques , à cause des torrents qui se rencontrent souvent ; et comme ils ne peuvent pas tes monter , ils en ont d’un côté et d’un autre en plusieurs endroits. Ils les laissent sur le bord après les avoir tirées sur terre, et mettent dedans trois ou (juatre grosses pierres, de crainte que le vent ne les enlève. Ce sont eux qui font leurs filets, et les cordes pour les tenir. Ces filets sont de fil de chanvre, qu’ils achètent des marchands. Ils les frottent souvent d’une certaine colle rouge , qu’ils font avec de l'écaille de poisson séchée à l'air , afin de les rendre plus forts et moins sujets à la pourriture. Pour les cordes , ils les fabriquent d’éeorcc de bouleau ou de racine de sapin. Elles sont extrêmement fortes lorsqu’elles sont dans l’eau. Les hommes s’occupent encore a faire les traîneaux de toutes les sortes , les uns pour porter leurs personnes (qu’ils appellent pnmrs) . et les autres pour le bagage. Ces derniers sont nommés raddakéres. et sont fermés comme des coffres. Ils font aussi les arcs et les flèches. Les arcs sont composés de deux morceaux de bois mis l’un dessus l’autre. Celui de dessous est de sapin brûlé, et l’autre de bouleau.
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Ces bois sont collés ensemble , et revêtus tout du long d’une écorce de bouleau très-mince, en sorte qu’on ne saurait voir ce quelle renferme. Leurs flèches sont différentes : les unes sont seulement do bois , fort grosses par le bout , et elles servent à tuer ( ou , pour mieux dire , à assommer ) les petits-gris, les hermines, les martres , et d’autres animaux dont on veut conserver la peau. 11 y en a d’autres , armées d’os de rennes , faites en forme de harpon , et hautes sur le bout : cette flèche est grosse et pesante. Celles-là servent contre les oiseaux, et ne peuvent sortir de la plaie quand elles y sont une fois entrées : elles empêchent aussi , par leur pesanteur , que l’oiseau ne puisse s’envoler , et emporter avec lui la flèche et l’espérance du chasseur. Les troisièmes sont ferrées en forme de lancette , et on les emploie contre les grosses bétes , comme sont les ours , les rennes sauvages ; et toutes ces flèches se mettent dans un petit carquois fait decorce de bouleau , que le chasseur porte à sa ceinture. Au reste, les Lapons sont extrêmement adroits à se servir de l’arc , et ils font pratiquer à leurs enfants ce qu’autrefois plusieurs peuples belliqueux voulaient qu’ils sussent faire; car ils ne leur donnent point à manger , qu’auparavant ils n’aient touché un but préparé , ou abattu quelque marque qui sera sur le sommet des pins les plus élevés.
Tous les ustensiles qui servent au ménage sont faits de la main des hommes ; les cuillers , d’os de renne , qu'ils ornent de ligures , dans lesquelles iis mettent une certaine composition noire. Ils font des fermetures de sac avec des os de rennes , de petits paniers d’écorce et de jonc, et de ces planches dont ils se servent pour courir sur la neige , et avec lesquelles ils poursuivent et attrapent les bétes les plus vites. La description de ces planches est ci-devant.
Mais ce qu’il y a de remarquable , c’est que les hommes font toujours la cuisine, et qu’ils accommodent tout ce qu’ils prennent , soit à la chasse , soit à la pèche : les femmes ne s’en mêlent jamais qu’en l’absence du mari.
Nous remarquâmes cola sitôt que nous fûmes arrivés : le Lapon fit cuire quelques rirfis frais, qu'il avait pris ce jour-là. Ce poisson est un peu plus gros qu’un hareng, mais incomparablement meilleur ; et je n'ai jamais mangé de poisson plus délicieux. D’abord qu’il fut cuit , ou dressa la table , faite de quelques écor-
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ccs de bouleau cousues ensemble , qu’ils étendent à terre. Toute la famille se mit autour, les jambes croisées à la manière des Turcs, et chacun prit sa part dans le chaudron , qu’il mettait ou dans son bonnet , ou dans un coin de son habit. Ils mangent fort avidement , et ne gardent rien pour le lendemain. Leur boisson est dans une grande écuelle de bois à côté d’eux , si c’est en été ; et en hiver dans un chaudrou sur le feu. Chacun en puise à son gré dans une grande cuiller de bois ; on boit à même , suivant sa soif. Le repas fini , ils se frappent dans la main en signe d’amitié. Les mets les plus ordinaires des pauvres sont des,poissons , et ils jettent quelque écorce de pin broyé dans l'eau qui a servi à tes faire cuire en forme de bouillie. Les riches mangent la chair des rennes qu’il ont tués , à la Saint-Michel , lorsqu’ils sont gras. Ils ne laissent rien perdre de cet animal ; ils gardent même le sang dans sa vessie ; et lorsqu’il a pris un corps et s’est endurci, ils en coupent, et en mettent dans l’eau qui reste après qu’ils ont fait cuire le poisson. La moelle des os de renne passe chez eux pour un qianger très-exquis : la langue ne l’est pas moins; et le membre d’un renne mâle est ce qu’ils trouvent de plus délicieux. Mais quoique la viande de renne soit fort estimée parmi eux, la chair d’ours l’est incomparablement davantage : ils en font des présents à leurs maîtresses , qu’ils accompagnent de celle de castor. Ils ont un ragoût pendant l'été dont j’ai tâté , et qui me pensa faire crever. Ils prennent de certains petits fruits noirs qui croissent dans les bois , de la grosseur d’une groseille, qu’ils appellent crokberg , qui veut dire groseille de corbeau : ils mettent cela avec des œufs de poisson crus , et écrasent le tout ensemble , au grand mal au cœur de tous ceux qui les voient , et qui ne sont pas accoutumés à ces sortes de ragoûts , qui passent pourtant chez eux pour des confitures très-délicates. Le repas fini , les plus riches prennent pour dessert un petit morceau de tabac, qu’ils tirent de derrière leur oreille; c’est là le lieu où ils le font sécher , et ils n’ont point d’autre boite pour le conserver. Ils le mâchent d’abord; et lorsqu'ils en ont tiré tout le suc, ils le remettent derrière l’oreille, où il prend un nouveau goût ; ils le remâchent encore une fois, et le replacent de même encore ; et lorsqu’il a perdu toute sa force , ils le fument. II est étonnant de voir que ces gens se passent aisément de pain , et qu'ils aient tant de passion pour une petite herbe qui croit si loin d’eux.
Nous interrogeâmes notre Lapon sur quantité de choses. Nous lui demandâmes ce qu’il avait donné à sa femme en se mariant ; et il nous dit qu’il lui en avait bien coûté , pendant ses amours , deux livres de tabac , et quatre ou cinq pintes de brandevin ; qu’il avait fait présent à son beau-père d’une peau de renne, et que sa femme lui avait apporté cinq ou six rennes, qui avaient assez bien multiplié pendant plus de quarante ans qu’il y avait qu’il était marié. Notre conversation était arrosée de brandevin, que nous répandions de temps eu temps dans le ventre du bonhomme et de sa femme ; et la récidive fut si fréquente , que l’un et l’autre s’en ressentit. Ils commencèrent à se faire des caresses à la laponne , aussi pressantes que vous pouvez vous les imaginer ; et leur tendresse alla si loin , qu’ils se mirent à pleurer tous deux , comme s’ils avaient perdu tous leurs rennes. La nuit se passa parmi ces mutuelles douceurs ; et nous remarquâmes pour lors ( co que je crois vous avoir déjà écrit) que toute la famille couche ensemble sur la même peau. Cette confusion règne toujours parmi les Lapons ; et un marié ne couche pas seulement avec sa femme le premier jour de ses noces, mais avec toute la famille généralement.
Nous fîmes le lendemain matin tuer chacun un renne qui nous coûta deux écus , pour en rapporter la peau en France. Si je m’en étais retourné tout droit , j’aurais essayé d’en conduire quelquesuns en vie : il y a bien des gens qui l’orÆ tenté inutilement ; et on en conduisit encore l’année passée trois ou quatre à Datitzick. où ils moururent , ne pouvant s’accoutumer en ces climats , qui sont trop chauds pour ces sortes d’animaux. Nous différâmes à les tuer lorsque nous serions chez le prêtre , où nous le pouvions faire plus commodément ; et après avoir pris deux ou trois de ces petits colliers qui servent à charger ces animaux , et d’autres poulies lier , nous nous remîmes en chemin , et fîmes passer le fleuve à nos rennes , et arrivâmes le meme jour samedi chez le prêtre des Lapons , où nous avions demeuré en passant. *
Au moment même que nous y fûmes arrivés , notre, premier soin fut de tuer nos animaux. Les Lapons se serventde leur arc pour cela , et d’une flèche pareille à celle dont ils tuent les grosses bêtes. Nous eûmes le plaisir de voir l’adresse avec laquelle ils dressèrent leur coup , et nous nous étonnâmes qu’une grosse bête comme un renne mourait si vite d’une blessure qui ne paraissait pas considérable. Il est vrai que la (lèche alla jusqu’à la moitié de
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la hampe ; mais j’aurais cru qu’il aurait fallu une plaie plus dangereuse pour le faire mourir sitôt.
Hæret laleri lethalis arundo.
Nous fimes écorcher nos bêtes le mieux que nous pûmes. Les Lapons s’emparèrent du sang , et nous leur en donnâmes la moitié d’un. 11 est difficile de s’imaginer que deux hommes seuls aient pu manger la moitié d’un gros cerf, sans pain , sans sel , et sans boire : c’est pourtant ce qui est très-véritable ; et nous avons vu cela avec un grand étonnement dans nos Lapons.
Nous remarquâmes que les rennes n’ont point de fiel, mais seulement une petite tache noire dans le foie. La viande de cet animal est très-bonne , et a assez du goût de celle du cerf , mais plus, relevée. La langue est un manger très-délicat , et les Lapons estiment fort la moelle. 11 devient gras à la Saint-Michel , comme un porc; et c’est pour lors que les plus riches Lapons les tuent , pour eu faire des provisions pendant le reste de l'année. Ils font sécher la chair au froid , qui fait le même effet que le feu , et qui la dessèche en sorte qu’on peut facilement la conserver. Leur saloir est un tronc 1 d’arbre creusé des mains de la nature, qu’ils ferment le mieux qu’ils peuvent, pour empêcher les ours de le ravager.
Nous demeurâmes quelques jours chez le prêtre , pour attendre un Lapon qui passait pour grand sorcier, et que nous avions envoyé chercher à quelques lieues de là par nos Lapons. Us revinrent au bout de quelques jours , et firent tant pour gagner l’argent que nous leur avions promis s’ils l’amenaient , qu’au bout de trois jours nous les vîmes revenir avec notre sorcier , qu’ils avaient déterré dans le fond d’un bois. Nous voilà dans le même temps contents comme si nous tenions le diable par la queue, si je puis me servir de ce terme; et ce qui acheva de nous satisfaire, ce furent les promesses que notre enchanteur nous fit de nous dire bien des choses qui nous surprendraient. Nous nous mi mes aussi tôt en chemin par les bois, par les rochers, et par les marais. Où n’irait-on pas pour voir le diable ici-bas ? Nous fimes plus de cinq lieues , par des chemins épouvantables
' Dans la première édition , on lit : Leur saloir est d’un Iran d’arbre creusé des mains de la nature, qu’ils ferment le mieux qu’ils peuvent, pour empêcher les ours de 1rs ravager.
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sur lesquels nous rencontrions quantité de betes et d’oiseaux qui ne nous étaient point connus, et particulièrement des petits-gris. Ces petits-gris sQntce que nous appelons écureuils en France, qui changent leur couleur rousse lorsque l’hiver et les neiges leur en font prendre une grise. Plus ils sont avant vers le nord , et plus ils sont gris. Les Lapons leur font beaucoup la guerre pendant l’hiver, et leurs chiens sont si bien faits à cette chasse , qu’ils n’en laissèrent passer aucun sans l’apercevoir sur les arbres les plus élevés , et avertir par leurs aboiements les Lapons qui étaient avec nous. Nous en tuâmes quelques-uns à coups de fusd, car les Lapons n’avaient pas pour lors leurs flèches rondes, avec lesquelles ils les assomment ; et nous eûmes le plaisir de les voir écorcher avec une vitesse et une propreté surprenantes. Ils commencent à faire la chasse au petit-gris vers la Saint-Michel , et tous les Lapons généralement s’occupent à cet emploi ; ce qui fait qu’ils sont à grand marché , et qu’on en donne un timbre pour un écu : ce timbre est composé de quarante peaux. Mais il n’y a point de marchandise où l’on puisse être plus trompé qu’à ces petits-gris et aux hermines, parce que vous achetez la marchandise sans voir, et que la peau est retournée, en sorte que la fourrure est en dedans. 11 n’y a point aussi de distinction à faire ; toutes sont d’un même prix , et il faut prendre les méchantes comme les belles , qui ne coûtent pas plus les unes que les autres. Nous apprîmes avec nos Lapons une particularité surprenante touchant les petits-gris , et qui nous a été confirmée par notre expérience. On ne rencontre pas toujours de ces animaux dans une même quantité : ils changent bien souvent de pays , et l’on n’eu trouvera pas un, en tout un hiver, où l’année précédente on en aura' trouvé des milliers. Ces animaux changent de contrée : lorsqu’ils veulent aller en un autre endroit , et qu’il faut passer quelque lac ou quelque rivière, qui se rencontrent à chaque pas dans la Laponie , ces petits animaux prennent une écorce de pin ou de bouleau , qu’ils tirent sur le bord de l’eau , sur laquelle ils se mettent, et s’abandonnent ainsi au gré duvent, élevant leurs queues en forme de voiles , jusqu’à ce que le vent se faisant un peu fort , et la vague élevée , elle renverse en même temps et le vaisseau et le pilote. Ce naufrage , qui est bien souvent de plus de trois ou quatre mille voiles , enrichit ordinairement quelques Lapons qui trouvent ces débris sur le rivage , et les font servir à leur usage ordinaire ,
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pourvu que ces petits animaux n'aient pas été trop longtemps sur le sable. Il y en a quantité qui font une navigation heureuse et qui arrivent à bon port , pourvu que le vent leur ait été favorable , et qu'il n’ait point causé de tempête sur l’eau , qui ne doit pas être bien violente pour engloutir tous ces petits bâtiments. Cette particularité pourrait passer pour un conte , si je ne la tenais par ma propre expérience.
Après avoir marché assez longtemps , nous arrivâmes à la cabane de notre Lapon , qui était environnée de quantité d'autres , qui appartenaient à ses camarades. Ce fut là que nous eûmes le plaisir d’apprendre ce que c’était que la Laponie et les Lapons. Nous demeurâmes trois ou quatre jours chez eux , à observer toutes leurs manières, et à nous informer de quantité de choses qu’on ne peut apprendre que d’eux-mèmes. Premièrement, notre sorcier voulut nous tenir sa promesse. Nous conçûmes quelque espérance d’apprendre une partie de ce que nous voulions savoir, quand nous vîmes qu’il avait apporté avec lui son tambour , son marteau , et son indice , qu’il tira de son sein , qui leur sert de pochette. Il se mit en état , par scs conjurations , d’appeler le diable ; jamais possédé ne s’est mis en tant de ligures différentes que notre magicien. Il se frappait la poitrine si rudement et si impitoya blement , tjue les meurtrissures Doires dont elle était couverte faisaient bien voir qu’il y allait de bonne foi. Il ajouta à ces coups d’autres qui n’étaient pas moins rudes , qu’il se donnait de son marteau dans le visage ; en sorte que le sang ruisselait de toutes parts. Le crin lui hérissa, scs yeux se tournèrent, tout son visage devint bleu , il se laissa tomber plusieurs fois dans le feu , et il ne put jamais nous dire les choses que nous lui demandions. Il est vrai qu’à moins d’étre parfaitement sorcier , il eut été assez difficile de nous donner les marques que nous lui proposions. Je voulais avoir quelque preuve certaine de France en hiver, de la légation de son démon ; et c’était là l'écu il de tous les sorciers que nous avons consultés. Celui-ci , qui était connu pour habile homme , nous assura qu’il avait eu autrefois assez de pouvoir pour faire ce que nous voulions; que son géniepourtant n’avait jamais été plus loin que Stockholm , et qu’il y en avait peu qui pussent aller plus loin; mais que le diable commençait présentement à le quitter, depuis qu’il avançait sur l’âge, et qu’il perdait scs dents. Cette particularité m’étonna ; je m’en informai
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plus particulièrement , et j’appris qu’elle était très-véritable , et que le pouvoir ües plus savants sorciers diminuait à mesure que leurs dents tombaient ; et je conclus que , pour être bon sorcier , il fallait tenir le diable par les dents , et qu’on ne le prenait bien que par là. Notre homme , voyant que nous le poussions à bout par nos demandes , nous promit qu’avec de l’eau-de-vie il nous dirait quelque chose de surprenant. H la prit , et regarda plusieurs fois attentivement , après avoir fait quantité de figures et d’évocations. Mais il ne nous dit que des choses fort ordinaires , et qu’on pouvait aisément assurer sans être grand sorcier. Tout cela me fit tirer une conséquence , qui est très-véritable : que tous ces gens-là sont plus superstilicox que sorciers, et qu’ils croient facilement aux fables que l’on leur fait de leurs prédécesseurs, qu’on disait avoir grand commerce avec le diable. 11 s’est pu faire, monsieur, qu’il y ait eu véritablement quelques sorciers autrefois parmi eux , lorsque les Lapons étaient tous ensevelis dans les erreurs du paganisme ; mais présentement je crois qu’il serait difficile d’en trouver un qui sût bien son métier. Quand nous vîmes que nous ne pouvions rien tirer de notre Lapon, nous primes plaisir à l'enivrer ; et celte .absence de raison , qu’il souffrit pendant trois ou quatre jours, nous donna facilité de lui enlever tous ses instruments de magie : nous primes son tambour , son marteau , et son indice , qui était composé de quantité de bagues et de plusieurs morceaux de cuivre, qui représentaient quelques figures infernales , ou quelques caractères liés ensemble avec une chaîne de même métal. Et lorsque, deux ou trois jours après, nous fûmes sur le point départir, il nous vint demander toutes scs dépouilles , et s’informait à chacun en particulier s'il ne les avait point vues. Nous lui dîmes, pour réponse, qu’il pouvait le savoir , et qu’il ne lui était pas difficile de connaître le receleur, s’il était sorcier.
Nous quittâmes celui-ci pour aller chez d’autres apprendre et voir quelque chose de leurs manières. Nous entrâmes premièrement dans une cabane , où nous trouvâmes trois ou quatre femmes , dont il y en avait une toute nue , qui donnait à téter à un petit enfant , qui était aussi tout pu. Son berceau était au bout de la cabane , suspendu en l’air : ce berceau était fait d’un arbre creusé, et plein d’une mousse fine, qui lui servait de J inge, de matelas et de couverture ; deux petits cercles d’osier couvraient te
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dessus du berceau , sur lesquels était un méchant morceau de drap. Cette femme nue , après avoir lavé son enfant dans un chaudron plein d’eau chaude, le remit dans son berceau ; et le chien , qui était dressé à bercer l’enfant, vint mettre ses deux pattes de devant sur le berceau , et donnait le même mouvement que donne une femme. L’habit des femmes n’est presque point différent de celui des hommes ; il est de même i caldmar, et la ceinture est plus large : elle est garnie de lames d’étain qui tiennent toute sa largeur, et diffère de celle des hommes , en ce que celle-ci n’est marquée que de petites plaques de même métal , mises l’une après l’autre. A cette ceinture pend une gaine garnie d’un couteau ; la gaine est ornée de fils d’étain : on y voit aussi une bourse garnie de même, dans laquelle ils mettent un fusil pour faire du feu, et tout ce qu’ils ont de plus précieux ; c’est aussi là l’endroit où pendent leurs aiguilles , attachées à un morceau de cuir, et couvertes d’un morceau de cuivre qu’elles poussent par-dessus. Tous ces ajustements sont ornés, par en bas, de quantité d’anneaux aussi de cuivre , de plusieurs grosseurs , dont le bruit et le son les divertit extrêmement ; et elles croient que ces ornements servent beaucoup à relever leur beauté naturelle. Mais peut-être , monsieur, qu’en parlant de beauté , vous aurez Ja curiosité de savoir s’il se trouve de jolies Laponnes. A cela je vous répondrai que la nature, qui se plaît à faire naître des mines d’argent et d’autre métal dans les pays septentrionaux les plus éloignés du soleil , se divertit aussi quelquefois à former des beautés qui sont supportables dans ces mêmes pays. Il est pourtant toujours vrai que ces sortes de personnes, qui surpassent les autres par leur beauté, sont toujours dos beautés laponnes, et qui ne peuvent passer pour telles que dans la Laponie. Mais parlant en général , il est constant que tous les Lapons et les Laponnes sont extrêmement laids , et qu’ils ressemblent aux singes : on ne saurait leur donner une Comparaison plus juste. Leur visage est carré, les joues extrêmement élevées ; le reste du visage très-étroit , et la bouche se coupe depuis une oreille jusqu’à l'autre. Voilà , en peu de mots , la description de tous les Lapons. Leurs habits, comme j’ai dit , sont de t caldmar. Le bonnet des hommes est fait d’ordinaire d’une peau de loom , comme je l’ai décrit ailleurs , ou bien de quelque autre oiseau écorché. La coiffure des femmes est d’un morceau de drap ; et les plus riches couvrent lour tête d’une peau de renard , de
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mari re ou de quelque autre hèle. Elles ne sc servent point de bas; mais elles ont, seulement pendant l’hiver, une paire de bottes de cuir de renne , et mettent par-dessus des souliers qui sont ; cmblables à ceux des hommes , c’est-à-dire d’un simple cuir qui entoure le pied, et qui s’élève en pointe sur le devant : on y laisse un trou pour les pouvoir mettre dans le pied , et ils les nouent, au-dessus de la cheville , d’une longue corde faite de laine, qui fait cinq ou six tours ; et afin que leurs chaussures ne soient point lâches , et qu’ils aient plus de commodité pour marcher, ils emplissent leurs souliers de foin , qu’ils font bouillir tout exprès pour cela , et qui croit en abondance dans toute la Laponie. Leurs gants sont faits de peaux de rennes , qu’ils distinguent en compartiments d’un autre cuir plus blanc , cousu et appliqué sur le gant. Ils sont faits comme des mitaines, sans distinction de doigts; et les plus beaux sont garnis par en bas d’une peau de loum. Les femmes ont un ornement particulier, qu’ils appellent krara , fait d’un morceau de drap rouge , ou d’une autre couleur, qui leur entoure le cou , comme un collet de jésuite , et vient descendre sur l’estomac, et finit en pointe. Ce drap est orné de ce qu’ils ont de plus précieux : le cou est plein de plusieurs plaques d’étain , mais le devant de l'estomac est garni de choses rares parmi eux. Les riches y mettent des boulons et des plaques d argent , les plus belles qu’ils peuvent trouver ; et les pauvres se contentent d'y mettre de l’étain et du cuivre , suivant leurs facultés.
Nous nous informâmes encore chez ces gens-là de toutes les choses que nous avions apprises des autres, qu'ils nous confirmèrent toutes ; et ce qu’ils nous dirent de plus particulier, je l’ai porté à l’endroit où j’en ai parlé , que j’ai augmenté de ce qu’ils m’ont dit : mais nous voulûmes être instruitsde tous les animaux à quatre pieds qui vivaient dans ce pays, et ils nous en apprirent les particularités suivantes :
Ils nous assurèrent premièrement qu’il régnait quelquefois dans leur pays des vents si impétueux, qu ils enlevaient tout ce qu’ils rencontraient. Les maisons les plus fortes ne leur peuvent résister ; et ils entraînent même si loin les troupeaux des bêtes , lorsqu’ils sont sur le sommet des montagnes , qu’on ni? sait bien souvent ce qu’ils deviennent. Les ouragans font élever en été une telle quantité de sable qu’ils apportent du côté de la Norwégc,
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qu’ils ôtent si fort l’usage de la vue qu’on ne saurait voir à deux pas de soi; et 1 hiver, ils font voler une telle abondance de neige , qu’elle ensevelit les cabanes et les troupeaux entiers. Les Lapons qui sont surpris en chemin de ces tempêtes n’ont point d’autre moyen , pour s’en garantir, que de renverser leur traîneau pardessus eux , et de demeurer en cette posture tout le temps que dure l’orage : les autres se retirent dans les trous des montagnes , avec tout ce qu’ils peuvent emporter avec eux , et demeurent dans ces cavernes jusqu a ce que la tempête , qui durera quelquefois huit ou quinze jours, soit tout à fait passée.
De tous les animaux de la Laponie, il n’yenapointde si commun que le renne , dont j’ai fait la description assez au long. La nature, comme une bonne mère , a pourvu à des pays aussi froids que sont ceux du septentrion , en leur donnant quantité d’animaux propres pour faire des fourrures , pour s’en servir contre les rigueurs excessives de l’hiver, qui dure presque toujours. Entre tous ceux dont les peaux sont estimées pour la chaleur , les ours et les loups tiennent le premier rang. Les premiers sont fort communs dans le septentrion ; les Lapons les appellent les rois des forêts. Quoiqu’ils soient presque tous d’une couleur rousse, il s’en rencontre néanmoins très-souvent de blancs ; et il n’y a point d’animal à qui le Lapon fasse une guerre plus cruelle pour avoir sa peau et sa chair , qu’il estime par-dessus tout , à cause de sa délicatesse. J’en ai mangé quelquefois , mais je la trouve extrêmement fade. La chasse des ours est l’action la plus solennelle que fassent les Lapons. Rien n’est plus glorieux parmi eux que de tuer un ours , et ils en portent les marques dessus eux ; en sorte qu’il est aisé de voir combien un Lapon aura tué d’ours en sa vie , par le poil qu’il en porte en différents endroits de son bonnet. Celui qui a fait la découverte de quelque ours va avertir tous ses compagnons ; et celui d’entre eux qu’ils croient le plus grand sorcier joue du tambour, pour apprendre si la chasse doit être heureuse, et par quel côté l’on doit attaquer la bête. Quand cette cérémonie est faite, on marche contre l’animal; celui qui sait l’endroit va le premier, et mène les autres, jusqu’à ce qu’ils soient arrivés à la tanière de l’ours. Là , ils le surprennent le plus vite qu’ils peuvent; et avec des arcs , des flèches , des lances , des bâtons , et des fusils , ils le tuent. Pendant qu’ils attaquent la bête , ils chantent tous une chan- >on en ces termes : Kih élis pourra, Kihelis iisrailasoubijallajeitfi.
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Ils rendent grâce à l’ours qu’il ne leur fasse aucun mal , et qu’il ne rompe pas les lances et les armes dont ils se servent contre lui. Quand ils l’ont tué , ils le mettent dans un traîneau pour le porter à la cabane , et le renne qui a servi à le traîner est exempt pendant toute l’année du travail de ce traîneau ; et l’on doit aussi faire en sorte qu’il s’abstienne d’approcher aucune femelle. L’on fait une cabane tout exprès pour faire cuire l’ours , qui ne sert qu’à cela , où tous les chasseurs se trouvent avec leurs femmes , et recommencent des chansons de joie et de remercîment à la bête , de ce qu’ils sont revenus sans accident. Lorsque la viande est cuite , on la divise entre les hommes et les femmes , qui ne peuvent manger des parties postérieures ; mais on leur donne toujours des antérieures. Toute la journée se passe en divertissements; mais il faut remarquer que tous ceux qui ont aidé à prendre l’ours ne peuvent approcher de leurs femmes de trois jours , au bout desquels il faut qu’ils se baignent pour être purifiés. J’avais oublié de marquer que, lorsque l’ours est arrivé près de la cabane , on ne le fait pas entrer par la porte ; mais on le coupe en morceaux , et on le jette par le trou qui fait passage à la fumée, afin que cela paraisse envoyé et descendu du ciel. Ils en font de rneme lorsqu’ils reviennent des autres chasses. Il n’y a rien qu’un Lapon estime plus que d’avoir assisté à la mort d’un ours , et il en fait gloire pendant toute sa vie. Une peau d’ours se vend ordinairement
Les loups sont presque tous gris-blancs : il s’en trouve de blancs ; et les rennes n’ont point de plus mortels ennemis. Il les évitent en fuyant ; mais lorsqu’ils sont surpris par leurs adversaires, ils se défendent contre eux des pieds de devant, dont ils sont extrêmement puissants, et de leurs bois , lorsqu’ils sont assez forts pour soutenir le choc ; car les rennes changent tous les ans de bois; et lorsqu’il est nouveau, ils ne peuvent s’en servir. Pour empêcher que les loups n’attaquent les rennes , les Lapons les tiennent à quelque arbre , et il est fort rare qu’ils soient pour lors attaqués ; car le loup , qui est un animal fort soupçonneux , appréhende qu’il n’y ait quelque piège tendu, et qu’on ne se serve de ce moyen pour l’y attirer. Une peau de loup peut valoir.... ; et il y a peu de personnes, même des grands seigneurs en Suède , qui n’en aient des habits fourrés ; et ils ne trouvent rien de meilleur contre le froid.
Les renards abondent dans toute la Laponie ; ils sont presque
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Ions blancs, quoiqu'il s’cn rencontre de la couleur ordinaire. Les blancs sont les moins estimés ; mais il s’en trouve quelquefois de noirs, et ceux-là sont les plus rares et les plus chers. Leurs peaux sont quelquefois vendues quarante ou cinquante écus ; et le poil on est si lin et si long, qu’il pendde quel côté l’on veut ; en sorte qu’en prenant la peau par la queue , le poil tombe du côté des oreilles, et se couche vers la tète. Tous les princes moscovites, et les grands de ce pays , recherchent avec soin des fourrures de ces peaux , et après les zibelines, elles sont les plus estimées. Mais puisque j’ai parlé de zibelines, il faut que je vous dise ce que j’en sais. Ce que nous appelons zibeline , on l’appelle ailleurs zabel. Cet animal est de la grosseur de la fouine , et diffère de la martre en ce qu’il est beaucoup plus petit, et qu’il a les poils plus longs et plus fins. Les véritables zibelines sont damassées de noir , et se prennent en Moscovie et en Tartarie : il s’en trouve peu en Laponie. Plus la couleur du poil est noire, et plus elle est recherchée ; et vaudra quelquefois soixante écus, quoique sa peau n’ait que quatre doigts de largeur. On en a vu de blanches ou grises , et le grand duc de Moscovie en a fait présent , par scs ambassadeurs , au roi de Suède , comme de peaux extrêmement précieuses. Les martres approchent plus des zibelines que toutes les autres bêtes : elles imitent assez la finesse et la longueur du poil ; mais elles sont beaucoup plus grandes. J’en ai rencontré de la grosseur d’un chat, et il y a peu de pays où elles soient plus fréquentes qu’en Laponie. Sa peau coûte une rixdale, et celles qui ont le dessus de la gorge cendré sont plus estimées que celles qui l’ont blanc. Cet animal fait un grand carnage de petits-gris , dont il est extrêmement friand, et, les attrape à la course sans grande difficulté ; il ne se nourrit pas seulement d’écureuils , il donne aussi la chasse aux oiseaux; et montant sur le sommet des arbres, il attend qu’ils soient endormis pour se jeter dessus et les dévorer. S'ils sont assez forts pour s’envoler, ils s’abandonnent dans l’air avec la martre , qui a ses griffes aussi fortes et aussi pointues qu’aucun autre animal , et se tient dessus le dos de l’oiseau , et le mord en volant, jusqu’à ce qu’enfin il tombe mort. Cette chute est bien souvent aussi funeste à la martre qu’à l’oiseau ; et lorsqu’il s’est élevé bien haut dans l’air , la martre tombe bien souvent sur les rochers, où elle est brisée , et n’a pas un meilleur soi t que l’autre.
•T'ai parlé ailleurs des jœrts en suédois , et yulones en latin , au
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sujet des rennes qu ils fendent en deux. Cet animal est île la grosseur d’un chien ; sa couleur est noire-brune , et on compare sa peau à celle des zibelines : elle est damassée , et fort précieuse.
La quantité des poissons de la Laponie fait qu’on y rencontre aussi beaucoup de castors, que les Suédois appellent baver, et qui se plaisent fort dans ces lieux, où le bruit de ceux qui voyagent ne trouble point leur repos. Mais le véritable endroit pour les trouver, c’est dans la province de Kimi, et en Russelande. Les rognons de castors servent contre quantité de maladies. Tout le monde assure qu’il n’y a rien de plus souverain contre la peste que d’en prendre tous les matins ; cela chasse le mauvais air , et entre dans les plus souveraines compositions. Olaüs , grand prêtre de la province de Pitha , m’en a fait présent , à Torno, de la moitié d’un, et m’a assuré qu’il ne se servait point d'autre chose pour ses meilleurs remèdes. Il était fort habile en pharmacie. Il m’assura de plus qu’il tirait une huile de la queue du même animal, et qu’il n’y avait rien au monde de plus souverain.
Il se voit aussi un nombre très-considérable d’hermines en Laponie , que les Suédois appellent lekat. Cet animal est de la grosseur d’un gros rat , mais une fois aussi long. Il ne garde pas toujours sa couleur ; car l’été il est un peu roux , et l’hiver il change de poil, et devient aussi blanc que nous le voyons. Ils ont la queue aussi longue que le corps , qui finit en une petite pointe noire comme de l’encre ; en sorte qu’il est difficile de voir un animal qui soit et plus blanc et plus noir. Une peau d’hermine coûte quatre ou cinq sous. La chair de cet animal sent très-mauvais/et il se nourrit de petits-gris et de rats de montagne. Ce petit animal, tout à fait, inconnu ailleurs , et fort singulier, comme vous allez voir , se trouve quelquefois en si grande abondance, que la terre en est toute couverte. Les Lapons l’appellent lemmucat. 11 est de la grosseur d’un rat ; mais la couleur est plus rouge , marquée de noir ; et il semble qu’il tombe du ciel , parce qu’il ne parait point que lorsqu’il a beaucoup plu. Ces bétes ne fuient point à l’approche des voyageurs; au contraire, elles courent à eux avec grand bruit ; et quand quelqu’un les attaque avec un bâton , ou avec quelque autre arme , elles se tournent contre lui , et mordent le bâton , auquel elles demeurent attachées avec les dents , comme de petits chiens enragés. Elles se battent contre les chiens , qu’elles ne craignent pas et sautent sur leur dos , et
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les mordent si vivement , qu’ils sont obligés de sc rouler sur terre pour se défaire de ce petit ennemi. On dit même que ces animaux sont si belliqueux , qu’ils se font quelquefois la guerre entre eux, et que , lorsque les deux armées solrouvent dans dos prés qu’ils ont choisis pour champ de bataille , ils s’y battent vigoureusement. Les Lapons, qui voient ces différends entre ces petites bétes , tirent des conséquences de guerres plus sanglantes ailleurs , et augurent de là que la Suède doit bientôt porter les armes contre le Danois ou le Moscovite , qui sont ses plus grands ennemis. Comme ces animaux ont l’humeur martiale, ils ont aussi beaucoup d'ennemis, qui en font des défaites considérables. Les rennes mangent tous ceux qu’ils peuvent attraper. Les chiens en font leur plus délicate nourriture , mais ils ne touchent point aux parties postérieures. Les renards en emplissent leurs tanières , et en font des magasins pour la nécessité ; ce qui cause du dommage aux Lapons , qui s’aperçoivent bien lorsqu’ils ont de cette nourriture , qui fait qu’ils n’en cherchent point ailleurs, et ne tombent pas dans les pièges qu’on leur tend. 11 n’y a pas même jusqu’aux hermines qui ne s’en engraissent. Mais ce qui est admirable dans cet animal , c’est la connaissance qu’il a de sa destruction prochaine, prévoyant qu’il ne saurait vivre pendant l’hiver. On en prend une grande partie pendue au sommet des arbres , entre deux petites branches qui forment une fourche. Une autre , a qui ce genre de mort ne plait pas, se précipite dans les lacs ; ce qui fait qu’on en trouve souvent dans le corps des brochets , qu’ils ont nouvellement engloutis : et ceux qui ne veulent pas être homicides d’eux-mèmes *, et qui attendent tranquillement leur destin , périssent dans la terre , lorsque les pluies, qui les ont fait naître , les font aussi mourir. On chasse grande quantité de lièvres, qui sont pour l’ordinaire tout blancs , et ne prennent leur couleur rousse que les deux mois les plus chauds de l’année.
Il n’y a guère moins d’oiseaux que de bêtes à quatre pieds en Laponie. Les aigles, les rois des oiseaux, s’y rencontrent en abondance. Il s’en trouve d’une grosseur si prodigieuse , qu’ils peuvent, comme j’ai déjà dit ailleurs, emporter les faons des rennes, lorsqu’ils sont jeunes , dans leurs nids , qu’ils font au sommet des
' Celte leçon est conforme aux premières éditions. Dans les éditions modernes, on a corrigé ainsi : El ceux gui ne veulent pas ilre les Allas DE LEUR MORT , Cl qui , etc.
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plus hauts arbres; cc qui fait qu'il y a toujours quelqu'un pour les garder.
Je ne crois pas qu’il y ait de pays au monde plus abondant en canards , en cercelles , plongeons , cygnes , oies sauvages , et autres oiseaux aquatiques , que celui-ci. La rivière en est partout si couverte, qu’on peut facilement les tuer à coups de bâton. Je ne sais pas de quoi nous eussions vécu pendant tout notre voyage , sans ces animaux , qui faisaient notre nourriture ordinaire ; et nous en tuions quelquefois trente ou quarante pour un jour, sans nous arrêter un moment ; et nous ne faisions cette chasse qu’en chemin faisant. Tous ces animaux sont passagers, et quittent ces pays pendant l’hiver pour en aller chercher de moins froids , où ils puissent trouver quelques ruisseaux qui ne soient point glacés; mais ils reviennent au mois de mai faire leurs œufs en telle abondance , que les déserts en sont tout couverts. Ils leur tendent des filets, et la peau des cygnes écorchés leur sert à faire des bonnets ; les autres leur servent de nourriture. H y a un oiseau fort commun en ce pays , qu’ils appellent loom , et qui leur fournit leurs plus beaux ornements de tète. Cet animal est d’un plumage violet et blanc, perlé d’une manière fort particulière. Il est de la grosseur d’une oie , et se prend quelquefois dans les filets que les pécheurs mettent pour prendre du poisson , lorsque l'ardeur de la proie l’emporte trop, et qu’il poursuit quelque poisson sous l'eau. On garnit aussi de sa peau les extrémités des plus beaux gants. Les coqs de bruyère , les gélinottes , s’y trouvent en abondance. Mais il y a dans ce pays une certaine espèce d’oiseau que je n’ai point vue ailleurs , qu’ils appellent smjcuripor, et que les Grecs appelaient lagopos , de la grosseur d'une poule. Cet oiseau a pendant l’été son plumage gris de la couleur du faisan, et l’hiver il est entièrement blanc, comme tous les animaux qui vivent en ce pays; et la nature ingénieuse les rend de la même couleur de la neige , afin qu’ils ne soient pas reconnus des chasseurs , qui les pourraient facilement apercevoir s’ils étaient d’une autre couleur que la neige , dont la terre est toute couverte. J’ai fait ailleurs la description de cet oiseau. 11 est d’un goût plus excellent que la perdrix , et donne par ses cris uno marque assurée qu’il doit bientôt tomber de la neige , comme il est aisé de voir par son nom , qui signifie oiseau de neige. Les Lapons leur tendent des filets sur dette neige, et forment une petite
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haie , au milieu de laquelle ils laissent un espace vide , où les lacets sont tendus , et par où ces oiseaux doivent passer.
Il est impossible de concevoir la quantité du poisson de la Laponie. Elle est partout coupée de fleuves, de lacs, et de ruisseaux ; et ces fleuves , ces lacs , et ces ruisseaux, sont si pleins de poissons, qu'un homme peut, en une demi-heure de temps, en prendre autant qu’il en peut porter avec une seule ligne. C’est aussi la seule nourriture des Lapons, ils n’ont point d’autre pain; et ils n’en prennent pas seulement pour eux , ils en font tout leur com' mcrce, et achètent ce qu’ils ont de besoin avec des poissons , ou avec des peaux de bêtes ; ce qui fait que la pcche est toute leur occupation : car, soit qu’ils veuillent manger, ou entretenir le luxe , qui ne laisse pas de régner dans ce pays , ils n’ont point d’autre moyen de le faire. 11 est vrai que les riches ne pèchent jamais. Les pauvres pêchent pour eux ; et ils leur donnent en échange , ou du tabac, ou de l’eau-de-vie , ou du fer , ou quelque autre chose de cette nature. Sans m’arrêter à parler de tous les poissons qui sont en ce pays , je dirai qu’il n’y en a point de plus abondant en saumons. Ils commencent à monter au mois de mai, et pour lors il est extrêmement gras, etbeaucoup meilleur que lorsqu’il s’ en retourne au mois de septembre. 11 y a des années où dans le seul fleuve de Torno on en peut pécher jusqu’à trois mille tonnes, qu’on porte à Stockholm, et à tous les habitants de la mer Baltique et du golfe Bothnique. Les brochets no se trouvent pas en moindre abondance que les saumons : ils les font sécher, et en portent des quantités inconcevables. J’ai décrit ailleurs la manière dont ils se servent pour le pécher la nuit , à la lueur d’un grand feu qu’ils allument sur la proue de leurs barques. Les truites y sont assez communes ; mais il y a une sorte' de poisson qui m’est inconnu , qu’üs appellent siel ; il est de la grosseur d’un hareng, et d’une grande délicatesse.
Après avoir demeuré quelques jours avec ces Lapons , et nous être instruits de tout ce que nous voulions savoir d’eux , nous réprimes le chemin qui nous conduisait chez le prêtre ; et le même jour, mercredi 27 d’août, nous partîmes de chez lui, et vînmes coucher à Cokluanda , où commence la Bothnie , et où Unit la Laponie. Mais, monsieur, je ne sais si vous n’aurez pas trouvé étrange que je vous aie tant parlé des Lapons , et que je ne vous aie rien dit de la Laponie : je ne sais comment cola s’est fait , et je
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