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pas , et de relâcher dans un port appelé Katan. Nous y passâmes une partie de ce jour à chasser dans une île voisine , et le soir nous allâmes à l’église , éloignée d’une demi-lieue. Le prêtre nous y donna à souper; mais la crainte qu’il avait que des jeunes gens frais revenant de Lapmarck n’entreprissent quelque chose sur son honneur , il s’efforcait , alin que nous ne passassions pas la nuit chez lui, de nous faire entendre que le vent était bon , quoiqu’il fût fort contraire. Nous revînmes donc à notre barque toute la nuit , après avoir acheté un livre chez lui ; et le dimanche matin le major du régiment de cette province nous envoya quérir dans sa chaloupe par deux soldats. Nous y allâmes, et nous trouvâmes tous ses officiers , avec un bon diner , qui nous attendaient. Il fallut boire à la suédoise , c’est-à-dire vider les cannes d’un seul trait; et quand on en vint à la santé du roi , ou apporta trois verres pleins sur une assiette , qui furent tous vidés. J’avoue que je n’avais pas encore expérimenté cette triplicité de verres , et que je fus fort étonné de voir qu’il ne suffisait pas de boire dans un seul. Il est encore de la cérémonie de renverser son verre sur l’assiette, pour faire voir la fidélité de celui qui boit. Nous nous en retournâmes à notre vaisseau ; et le lendemain , sur les dix heures, nous allâmes voir de quel côté venait le vent. Il était est , et l’ignorance de notre capitaine et de notre pilote leur faisait croire qu’ils ne pouvaient sortir hors du port de ce vent. Je leur soutins le contraire , et je lis tant que je les résolus à se hasarder de sortir. Nous le fîmes heureusement, et sur le midi le vent se mit nord-est si fort, qu’ayant duré toute la nuit cl le lundi suivant jusqu’à midi , nous finies pendant vingt-quatre heures plus de cent lieues. Mais le vent-étant tombé tout d’un coup , nous demeurâmes à huit lieues d'Agbon , lieu où uous devions descendre pour aller par terre à Copcrbcryt. Nous ne le pûmes faire que le lendemain ; et , ayant trouvé heureusement à la cote de petites barques qui venaient de la foire d’Hemesautes , nous vînmes coucher à Withscval , petite ville sur le bord du golfe Bolhnique ; et le lendemain nous primes des chevaux de poste , et fîmes une très-rude journée, soit par la difficulté du chemin, ou soit qu’ayant été longtemps sans courir la poste , nous en ressentissions plus la fatigue. Nous nous égarâmes la nuit dans des bois; et s’il est toujours fâcheux d’errer pendant les ténèbres , il l’est incomparablement davantage en Suède, dans un pays plein
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nous avec largesse. Ce qui acheva de rendre l’aventure plaisante, Tut que le lendemain nous ne fûmes pas plutôt à cheval à la pointe du jour, que nous découvrîmes à deux portées de mousquet une petite maison que nous avions tant cherchée, et dans laquelle nous allâmes boire un peu de lait. A quelque chose, comme ou dit , malheur est bon ; car cet égarement fut cause que nous arrivâmes le lendemain dimanche à Coperberyt , où nous ne fussions arrivés que le jour d’après. Nous découvrîmes cette ville par la fumée qui en sortait , et qui ressemblait plutôt à la boutique de Vulcain qu’à toute autre chose. On ne voit de tous 'côtés que fourneaux, que feux, que charbons, et Cyclopes affreux. Il faut descendre dans cette ville par des trous. Pour vous en faire concevoir l’horreur, on nous mena premièrement dans une chambre pour y changer d’habit, où nous primes un bâton ferré pour nous soutenir dans les endroits dangereux. Nous descendîmes ensuite dans la mine, dont la bouche est d’une largeur et d’une profondeur surprenantes. A peine voit-on les travailleurs, dont les uns élèvent des pierres , les autres font sauter des terres , d’autres font des feux pour détacher la mine , et chacun cnlin a son emploi différent. Nous descendîmes dans ce fond par quantité de routes qui y conduisaient , et nous commençâmes pour lors à connaître que nous n’avions rien fait , et que ce n’était qu’une disposition à de plus grands travaux. Nos guides al'umèrent leurs flambeaux , qui avaient bien de la peine à percer les ténèbres épaisses qui régnaient dans ces lieux souterrains. On ne voit detous côtés , et à perte de vue, que des sujets d horreur , à la faveur de certains feux sombres , qui ne donnent de lumière qu’autant qu’il en faut pour distinguer ces objets affreux ; la fumée vous offusque , le soufre vous étouffe. Joignez à cela le bruit des marteaux, et la vue de ces ombres, ces malheureux qui sont tous nus , et noirs comme des démons , et vous avouerez avec moi qu’il n’y arien qui représente mieux l'enfer que ce tableau vivant, peint des plus noires et des plus sombres peintures qu’on se puisse imaginer. Nous descendîmes plus de deux lieues dans terre par des chemins épouvantables , tantôt sur des échelles tremblantes , tantôt sur des planches légères , et toujours dans de continuelles appréhensions. Nous aperçûmes dans notre chemin quantité de pompes qui élevaient l’eau , et des machines assez curieuses, que nous n'eûmes pas le temps d’examiner. Nous vîmes
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seulement quantité de ces malheureux qui travaillaient à ces pompes. Nous pénétrâmes jusqu’au fond avec une peine terrible ; mais quand il fallut remonter , le soufre nous avait tellement suffoqués , que ce fut avec des travaux inconcevables que nous regagnâmes la première descente. Il fallut nous jeter à terre plusieurs fois; et les genoux nous manquant , on était obligé de nous porter sur les bras. Nousajpràmes enfin après d’épouvantables fatigues , à la bouche de la mute : ce fut là que nous commençâmes à respirer de la manière que ferait une âme qu’on tirerait du purgatoire. Un objet pitoyable se présenta pour lors à notre vue : on reportait un de ces malheureux , qui venait d’étre écrasé par la chute d’une petite pierre que la chute avait rendue dangereuse. Ces pauvres gens exposent leur vie à bon marché : on leur donne seize sous par jour; et il y a environ six ou sept cents hommes qui travaillent continuellement à ces travaux. Je ne sais si l’on doit plus plaindre le sort des malheureux qui travaillent dans cet enfer , que l’avarice des hommes , qui , pour entretenir leur luxe, déchirent les entrailles de la terre, confondent les éléments, et renversent toute la nature. Boéce avait bien raison de dire de son temps :
Heu ! primos quis fuit ille,
Auri qui pondéra tecti,
Gemmasque latere volentes ,
Pretiosa pericula fodit?
Et Pline dit que les Romains , qui avaient plus besoin d’hommes que d’or , ne voulurent point permettre qu’on ouvrit des mines qu’on avait découvertes en Italie. Les Espagnols vont chercher en Guinée des malheureux qu’ils destinent à travailler à leur roc de Potosi ; et il y a des pays où l’on y envoie ceux qui out mérité la mort , et qui creusent tous les jours leurs tombeaux. On trouve dans cette mine de Coperberyt du soufre vif, du vitriol bleu et vert , et des octaèdres ; ce sont des pierres curieuses , taillées naturellement en figure octogone. Nous partîmes le même jour pour aller à la mine d’argent qui est à Salsberyt ; nous y arrivâmes le lendemain mardi. Son nom véritable est Sala; son aspect est un des plus riants de la Suède. Le jour suivant nous allâmes à la mine , qui en est distante d’un quart de mille. Cette miue a trois larges bouches , comme des puits , dans lesquels on ne voit point de fond . La moitié d'un tonneau, soutenu d’un câble, sert d’escalier pour
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descendre dans cet abîme. L’eau fait aller cette machine d’une manière curieuse : elle fait la roue, et tourne des deux côtés pour monter et pour descendre. La grandeur du péril se conçoit aisément : on est à moitié dans un tonneau , dans lequel on n’a qu’une jambe : un satellite, noir comme un diable, le flambeau à la main , descend avec vous , et entonne tristement une chanson lugubre , qui est faite exprès pour cette descente. Cette manière d’aller est assez douce ; mais on ne laisse pas d’y être fort mal à son aise , quand on se voit au bout d’un câble , et qu’on connaît que sa vie dépend entièrement de sa force ou de sa faiblesse. Quand nous fûmes au milieu , nous commençâmes à sentir un grand froid , qui , joint aux torrents qui tombaient de toutes parts, nous tit sortir de la léthargie où nous étions. Nous arrivâmes enfin au fond de pe gouffre, après une demi-heure de marche : là nos craintes commencèrent à se dissiper, nous ne vîmes plus rien d’affreux; au contraire , tout brillait dans ces régions souterraines ; et après cire descendus encore fort avant , soutenus par des échelles extrêmement hautes , nous arrivâmes à un salon qui est dans le fond de la mine , soutenu de colonnes de ce précieux métal ; quatre galeries spacieuses y venaient aboutir ; et la lueur des feux qui bru* laient de toutes parts , et qui venaient frapper sur l’argent des voûtes et sur un clair ruisseau qui coulait à côté , ne servait pas tant à éclairer les travailleurs, qu’à rendre ce séjour plus magnifique qu’on ne peut dire , et semblable aux palais enchantés de Pluton , que les poètes ont mis au centre de la terre , où elle conserve ses trésors. On voit sans cesse dans ces galeries des gens de toutes les nations , qui recherchent avec tant de peine ce qui fait le plaisir des autres hommes. Les uns tirent des chariots , les autres roulent des pierres, les autres arrachent le roc du roc ; et tout le monde a son emploi. C’est une ville sous une autre ville : là il y a des cabarets, des maisons, des écuries , et des chevaux ; et ce qu’il y a de plus admirable est un moulin à vent, qui va continuellement dans cette caverne, et qui sert à élever les eaux. On remonte avec la machine dans laquelle on est descendu , pour aller voir les différentes opérations pour faire l’argent. On appelle stuf les premières pierres qu’on lire de la mine , lesquelles on fait sécher sur un fourneau qui brûle lentement, et qui sépare l’antimoine , l’arsenie et le soufre d’avec la pierre , le plomb et l'argent, qui restent ensemble. Celte première opération est suivie d’une
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seconde, et ces pierres sèches sont jetées dans des trous, où elles sont pilées et réduites en houe par le moyen de gros marteaux que l’eau fait agir. Cette boue est délayée dans une eau qui coule incessamment sur une planche mise en glacis , et qui , emportant le plus grossier , laisse l’argent et le plomb dans le fond sur une toile. La troisième sépare l’argent d’avec le plomb , qui fond en écume ; et la quatrième sert enfin à laperfection.etàlemettre en étatde souffrir le marteau. On ne s’imagine pas qu’il y ait tant de dispositions pour avoir un nqétal qui n’est que l’excrément de la terre. Les Espagnols ne s'arrêtent point , au Potosi , à toutes ces différentes fontes pour purifier l’argent , depuis qu’ils ont trouvé la manière de lepurei avec le vif-argent , qui , étant ennemi de tous les autres métaux , qu’il détruit, excepté l’or et l’argent, les sépare de tout ce qu’ils ont de grossier et de terrestre, pour s’unir entièrement à eux. On trouve du mercure dans cettemine ; et ce métal , quoique quelquesuns ne lui donnent pas ce nom-là , parce qu’il n’est pas malléable , est peut-être un des plus rares effets de la nature ; car étant liquide et coulant de lui-même, c’est la chose du monde la plus pesante ; et il se convertit en la plus légère , et se résout eu fumée , qui , venant à rencontrer un corps dur , ou une région froide , s’épaissit aussitôt, et reprend sa première forme, sans pouvoir jamais être détruit. La personue qui nous conduisit dans les mines nous fit voir ensuite chez lui quantité de pierres curieuses qu’il avait ramassées de toutes parts; entre autres un gros morceau de cette pierre ductile qui blanchit dans le feu loin de se consumer, et dont les Romains se servaient pour brûler les corps des défunts.
Il l’a trouvée dans cette mine , et nous en fit présent à chacun d’un petit morceau. Nous parûmes le même jour de cette petite ville pour aller à Upsal , où nous arrivâmes le lendemain mercredi d’assez bonne heure.
Cette ville est la plus considérable de toute la Suède , pour son académie et sa situation : c’est là où on envoie étudier tous ceux qui veulent être de l’état ecclésiastique , dans lequel les nobles ne peuvent entrer ; et c’est une politique de ce royaume , afin de ne pas diminuer le nombre des gentilshommes, qui servent ailleurs plus utilement. Nous vîmes la bibliothèque , qui n’a rien de considérable que le Codex argentcus, manuscrit écrit en lettres gothiques d’argent , par un évêque nommé Ulphila , en Mésie , ou Asie Mineure , trouvé dans le sac de Prague , et enlevé par le comte
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de Conismarck , qui en lit présent à la reine Christine. Nous allâmes ensuite dans l’église, où nous vîmes le tombeau de saint Éric , roi de Suède , qui eut la tète coupée. On nous donna sa tête et ses osa manier, qui sont tout entiers dans une caisse d’argent. On voit dans une grande chapelle derrière le chœur le mausolée de Gustave Ier et de ses deux femmes, dont il y en a une armée d’un fouet , à cause de sa cruauté. On nous montra dans la sacristie une ancienne idole , Thor , que les Suédois adoraient , et un très-beau calice , présent de la reine Christine. 11 y a quantité de savants hommes, entre autres Rudbekius , médecin, qui a fait un livre très-curieux qu’il nous fit voir lui-même. Cet homme montre , par tout ce qu’il y a d’auteurs , comme Hérodote , Platon , Diodore Sicilien , que les dieux viennent de son pays. Il en donne des raisons fortes ; il nous persuada, par le rapport qu’il y a dans sa langue à tous les noms des dieux. Hercule vient de Her et Coule , qui signifie capitaine. Diana vient du mot gothique dia , qui signifie nourrice. Il nous fit voir que les pommes Hespérides avaient été dans ce lieu , qui rendaient immortels ceux qui en avaient tâté. If nous fit voir que cette immortalité venait de la science qui faisait vivre les hommes éternellement. Il nous montra un passage de Platon, qui , parlant aux Romains , leur dit qu’ils ont reçu leurs dieux de Grèce , et que les Grecs les ont pris des barbares. Il s’efforça de nous persuader que les colonnes d’IIcrcule avaient été en son pays , et quantité d’autres choses que vous croirez , si vous voulez.
Nous vîmes dans son cabinet quantité d’ouvrages de mécanique : un des bâtons ruteniques pour connaître le cours du soleil , que les Suédois , à ce qu’il dit , ont connu avant les Égyptiens et les Clialdéens. Toutes les lettres runiques sont faites en forme de dragon, qu’il dit être le même qui gardait le jardin des Hespérides. Les lettres runiques , dont les Suédois se servaient , n'étaient que seize en nombre. Ovenius est encore un célèbre médecin. Rideleius et Loxeniussont renommés : le premier , pour les antiquités , et l’autre pour le droit, Columbus, pour l’histoire ; et Scheffer, qui a écrit des Lapons, était fort estime pour la logique. On voit dans la vieille ville d’Upsal quantité d’antiquités , comme les tombeaux des rois de Suède, et le temple de Janus Quadri-Front, qui a donné lieu d’écrire à Rudbekius. Nous nous mimes dans une petite barque qui parlait pour Stockholm , pour de certaines raisons ; et
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le vent qui était bon s’étant changé, étant encore à la vue d’Upsal , nous marchâmes deux grands milles de Suède , qui valent cinq ou six lieues de France , et arrivâmes à la poste , où nous primes des chevaux qui nous conduisirent pendant toute la nuit jusqu à Stockholm , où nous entrâmes à quatre heures do matin le samedi 27 septembre, où nous terminâmes enfin notre pénible voyage, le plus curieux qui fut jamais , que je ne voudrais pas n'avoir fait pour bien de l’argent, et que je ne voudrais pas recommencer pour beaucoup davantage.