ÉRASTE, CRISPIN, LISETTE
CRISPIN
Mais mon maître paraît.
ÉRASTE
Ah ! te voilà , Lisette I Guéris-moi, si tu peux, du soin qui m'iuquiètc. Eh bien! mon oncle est-il en état d'être vu?
AéTÈ 1, SCÈNE II. 363
Ah ! monsieur , depuis hier il est encor décim ; J'ai cru que cette nuit serait sa nuit dernière, Kt que je fermerais pour jamais sa paupière. Les lettres de répit qu'il prend contre la mort Ne lui serviront guère , on je me trompe fort.
ÉRASTE
Ah ciel!. que dis-tu là?
CRISPIN
C'est la vérité pure.
ÉRASTE
Quel que soit mon espoir , je sens que la nature Excite dans mon cœur de tristes sentiments.
CRISPIN
Je sentis autrefois les mêmes mouvements , Quand ma femme passa lés rives du Cocyte Poyr aller en bateau rendre aux défunts visite. J'en avais dans le cœur un plaisir plein d'appas, Comme tant de maris l'auraient en pareil cas -. Cependant la nature, excitant la tristesse. Faisait quelque conflit avecque l'allégresse , Qui , par certains ressorts et mélanges confus , Combattaient tour à tour, et prenaient le dessus; En sorte que l'espoir... la douleur légitime... L'amour... On sent cela bien mieux qu'on ne l'ex prime; Mais ce que je puis dire , en vous accusant vrai , C'est que, tout à la fois, j'étais et triste et gai.
ÉRASTE
Je ressens pour mon oncle une amitié sincère ; Je donne dans son sens en tout pour lui complaire ; Quoi qu'il dise ou qu'il fasse , ayant le droit ou non , Je conviens avec lui qu'il a toujours raison.
Il faut que le vieillard soit mal dans ses affaires , Puisqu'il m'a commandé d'aller chez deux notaires.
CRISPIN
Deux notaires , hélas ! Cela me fend le cœur.
LISETTE
C'est pour instnimenter avecque plus d'honneur.
ÉRASTE
Hé ! dis-moi , mon enfant , en pleine confidence ,
Piiis-je, sans me flatter, former quelque espérance? \
USETTE.
Elle est très-bien fondée; et, depuis quelques jours p
Avec madame Argante il tient certains discours
Où Ton parle tout bas de legs , de mariage :
Je n'ai de leur dessein rien appris davantage.
Votre maîtresse est mise aussi dans l'entretien.
Pour moi, je crois qu'il veut vous laisser tout son bien ,
Et vous faire épouser Isabelle.
ÉRASTE
Ah ! Lisette, Que tu flattes mes sens ! que ma joie est parfaite ! Ce n'est point l'intérêt qui m'anime aujourd'hui ; Un dieu beaucoup plus fort et plus puissant que lui , L'Amour, parle en mon cœur : la charmante Isabelle E^t de tous mes désirs une cause plus belle , li:t pour le testament me fait faire des vœux. . .
USETTE.
L'Amour et l'intérêt seront contents tous deux .
Serait-il juste aussi qu'un si bel héritage
De cent co-héritiers devint le sot partage ?
Verrais-je d'un œil sec déchirer par lambeaux ,
Par tant de campagnards , de pieds-plats » de nigauds,
Une succession qui doit, par parenthèse , .
Vous rendre un jour heureux , et nous mettre à notre aise ?
Car vous savez , monsieur...
éRASTE.
Va, tranquillise-toi; Ce que j'ai dit est dit : repose-toi sur moi.
LISETTE
Si votre oncle vous fait le bien qu'il se propose, Sans trop vanter mes soms , j'en suis un peu la cause : Je lui dis tous les jours qu'il n'a point de neveux Plus doux , plus complaisants , ni plus respectueux ; Non par l'espoir du bien que vous pouvez attendre, Mais par un naturel et délicat et tendre.
CRISPIN
Que cette fille-là connaît bien votre cœur! Vous ne sauriez , ma foi, trop payer son ardeur. Je dois , dans peu de temps , contracter avec elle. Regardez-la , monsieur ; elle est et jeune et belle :