ACTE I, SCÈNE I
CRI8PIN
Il fait son testament?
LISETTE
Dans peu de temps , j'espère
Y Toir coucher mon nom en riche caractère.
CRISPTN.
C'est trèft-bien espérer : j'espère bien encor
Y voir aussi coucher le mien en lettres d*or.
LISETTE
Tout beau , l'ami , tout beau ! L'on dirait , à ^entendre, Qu'à la succession tu peux aussi prétendre. Déjà ne sont-ils pas assez de concurrents , Sans t'aller mettre encore au rang des aspirants? II a tant d'héritiers , le bon seigneur Géronte , 11 en a tant et tant , que parfois j' en ai honte : Des oncles , des neveux , des nièces , des cousins , Des arrière-cousins remués de germains ; J'en comptai l'autre jour , en lignes paternelles , Cent sept mâles vivants : juge encor des femelles !
CRISPIN
Oui ! mais mon maître aspire à la plus grosse part :
J'en pourrais bien aussi tirer ma quote-part ;
Je suis un peu parent, et tiens à. la famille. *
LISETTE
Toi?
CRISPIN
Ma prenuère femme était assez gentiUe , Une Bretonne vive, et coquette surtout , Qu'Éraste, que je sers, trouvait fort à son goût : Je crois , comme toujours il Ait aimé des dames. Que nous, pourrions bien être alliés par les femmes ; Et de monsieur Géronte il s*en faudriût bien peu Que par là je ne fusse un arrière-neveu.
LISETTE
Oui-dà; tu peux passer pour parent de campagne. Ou pour neveu , suivant la mode de Bretagne.
CRISPIN
Mais , raillerie à part , nous avons grand besoin Qu'à faire un testament Géronte prenne soin. Si ifoon maître, primo, n'est nommé légataire > Le reste de ses jours il fera maigre chère.
363 LE LflGATAÎRE UNIVERSEL.
Secundo, quoiqu'il soit diablement amoureux ,
Madame Argante, avant de couronner ses feux ,
Et de le marier à sa fille Isabelle ,
Veut qu'un bon testament , bien sûr et bien fidèle ,
Fasse ledit neveu léptaire de tout.
Mais ce qui doit le plus être de notre goût ,
C*est qu'Éraste nous fait trois cents livres de rente.
Si nous réussissons au gré de son attente :
Ce don , de notre bymen formera les liens.
Ainsi tant de raisons sont autant de moyens
Que j'emploie à prouver qu'il est très-nécessaire
Que le susdit neveu soit nommé légataire ;
Et je conclus enfin qu'il faut conjointement
Agir pour arriver au susdit testament.
LISETTE
Comment diable ! Crispin , tu plaides comme un ange 1
CRISPIN
Je le crois. Mon talent te paralt-il étrange? J'ai brillé dans l'étude avec assez d'honneur , Et l'on m'a vu trois ans clerc chez un procureur. Sa femme était jolie ; et , dans quelques affaires , Nous jugions à huis clos de petits commissaires.
• USETTE.
La boutique était bonne. Ëh! pourquoi la quitter?
CRISPIN
L'époux un peu jaloux m'en a fait déserter. Un procureur n'est pas un homme fort trai table : Sur sa femme il m'a fait des chicanes de diable. J'ai bataillé , ma foi, deux ans sans en sortir ; Mais je fus à la fin contraint dedéguerpir.