‹ Théatre de Regnard (volume 3)Chapitre 311 sur 404 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

CRI8PIN

Il fait son testament?

LISETTE

Dans peu de temps , j'espère

Y Toir coucher mon nom en riche caractère.

CRISPTN.

C'est trèft-bien espérer : j'espère bien encor

Y voir aussi coucher le mien en lettres d*or.

LISETTE

Tout beau , l'ami , tout beau ! L'on dirait , à ^entendre, Qu'à la succession tu peux aussi prétendre. Déjà ne sont-ils pas assez de concurrents , Sans t'aller mettre encore au rang des aspirants? II a tant d'héritiers , le bon seigneur Géronte , 11 en a tant et tant , que parfois j' en ai honte : Des oncles , des neveux , des nièces , des cousins , Des arrière-cousins remués de germains ; J'en comptai l'autre jour , en lignes paternelles , Cent sept mâles vivants : juge encor des femelles !

CRISPIN

Oui ! mais mon maître aspire à la plus grosse part :

J'en pourrais bien aussi tirer ma quote-part ;

Je suis un peu parent, et tiens à. la famille. *

LISETTE

Toi?

CRISPIN

Ma prenuère femme était assez gentiUe , Une Bretonne vive, et coquette surtout , Qu'Éraste, que je sers, trouvait fort à son goût : Je crois , comme toujours il Ait aimé des dames. Que nous, pourrions bien être alliés par les femmes ; Et de monsieur Géronte il s*en faudriût bien peu Que par là je ne fusse un arrière-neveu.

LISETTE

Oui-dà; tu peux passer pour parent de campagne. Ou pour neveu , suivant la mode de Bretagne.

CRISPIN

Mais , raillerie à part , nous avons grand besoin Qu'à faire un testament Géronte prenne soin. Si ifoon maître, primo, n'est nommé légataire > Le reste de ses jours il fera maigre chère.

363 LE LflGATAÎRE UNIVERSEL.

Secundo, quoiqu'il soit diablement amoureux ,

Madame Argante, avant de couronner ses feux ,

Et de le marier à sa fille Isabelle ,

Veut qu'un bon testament , bien sûr et bien fidèle ,

Fasse ledit neveu léptaire de tout.

Mais ce qui doit le plus être de notre goût ,

C*est qu'Éraste nous fait trois cents livres de rente.

Si nous réussissons au gré de son attente :

Ce don , de notre bymen formera les liens.

Ainsi tant de raisons sont autant de moyens

Que j'emploie à prouver qu'il est très-nécessaire

Que le susdit neveu soit nommé légataire ;

Et je conclus enfin qu'il faut conjointement

Agir pour arriver au susdit testament.

LISETTE

Comment diable ! Crispin , tu plaides comme un ange 1

CRISPIN

Je le crois. Mon talent te paralt-il étrange? J'ai brillé dans l'étude avec assez d'honneur , Et l'on m'a vu trois ans clerc chez un procureur. Sa femme était jolie ; et , dans quelques affaires , Nous jugions à huis clos de petits commissaires.

• USETTE.

La boutique était bonne. Ëh! pourquoi la quitter?

CRISPIN

L'époux un peu jaloux m'en a fait déserter. Un procureur n'est pas un homme fort trai table : Sur sa femme il m'a fait des chicanes de diable. J'ai bataillé , ma foi, deux ans sans en sortir ; Mais je fus à la fin contraint dedéguerpir.

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