‹ Théatre de Regnard (volume 3)Chapitre 392 sur 404 · ÉPITRE IL · texte numérisé non relu

ÉPITRE IL

A M. L'ABBÉ DE BENTIVOGLÏQ.

Favori d'Apollon, toi qui sur le Parnasse, D'un vol rapide et fier, suis de si près le Tasse; Toi , dont les vers galants et libres dans leur cours Seml>lent être en tout temps dictés par les Amours , A qui , dans mes transports , je fais gloire de plaire ^ Cher abbé, j'ai besmn d'un conseil salutaire. . Je sais que je ne puis mieux m'adresser qu'à toi, Voici quel est le fait : de grâce, écoute^rmoi. Un démon , ennemi du repos de ma vie , De rimer, en naissant, m*inspira la folie ; Et je n'eus pas encore assemblé douze hivers , Qu'errant SMr l'Hélicon , je composai des vers. Depuis ce temps fatal, ma vie infortimée Aux fureurs d'Apollon fut toujours condamnée. Le-fantasque qu'il est m'agite à tout propos ,

Et se feit UD plaisir de troubler moa repos.

Quand, retiré chez ai<ri, que, d'un sommeil tranquille ,

Je devrais à mon aise , ainsi que GémonTiUe ,

Entre deux draps bien blancs , jusqu*à midi ronflant ,

Attendre le retour d*uD dîner succulent;

Bientôt ce dieu fougueux , me tirant par l'oreille ,

S'empare de mes sens , me traTaiUe , m'éveille,

M'arrache de mon lit , et fait tant qu'il m'assied ,,

Ainsi qu'un criminel , sur le sacré trépied.

Avec l'aide d'un fer le caiUou étincelle,

Le feu prend ; j'entrevois, j'allume ma chandelle ;

Je prends la plume en main , j'écris , et quelquefois ,

Pour faire quatre vers, je me mange trois doigts :

Je monte, je descends; sur le bruit que je mène,

On croit, dans la maison , que c'est une &me en peine :

La servante , en frayeur, se jette à bas du lit ,

|:t pour le lendemain me promet un obit.

Avec des oraisons de cent ans d*indulgence.

Mais déjà pour un temps ma pauvre âme en élance

Cherche , travaille , sue , efface , igoute , écrit »

A la torture met son corps et son esprit.

liincor si quelquefois mon indulgente veine ,

De mes premiers efforts se contentant sans peine ,

A quelque faible endroit voulait Ûiire quartier,

Je pourrais aisément, comme l'abbé Gontier,

^ul content des transports de ma veine facile ,

fatiguer de mes vers et la cour et la ville :

Mais, hélas! par malheur, abbé, le croiras-tu P

Je no te dirai point si c'est vice ou vertu ,

11 me semble toujours, lorsque je viens d'écrire ,

Que tout ce que j'ai dit , on le pourrait mieux dire ;

Qu'un tel vers, à mon sens, est languissant et froid ;

Que ce mot n'est pas bien placé dt^ns son endroit;

\Jk, que le bon sens souffre, et qu'ici la pensée

De ténèbres euoor se trouve embarrassée.

Ainsi toujours chagrin , agité de remords ,

Si f en croyais la voix de mes justes transports ,

Je cacherais bientôt , sous de sages ratures.

De mes vers ii^al polis les honteuses mesures ;

Ou bien , écoutant mieux la voix de la raison ,

Le feu me vengerait des froideurs d'Apollon.

Mais , malgré tous les maux où ma yerTe m'engage.

Abbé y vois , je te prie , à quel point va ma rage :

Comme si de ce dieu tous les trésors divers

Ne s'ouvraient que pour moi , je yeux faire des vers.

J'ai t)eau , dans mon bon sens , blâmant mon imprudence,

De mes astres malins accuser l'influence ;

Sitôt que mon démon vient m'offrir son secours :

Il faut y comme un tofrent , que ma veine ait son cours :

Je me rejette en mer sans crainte de l'orage ;

Et y tout humide encor de /non dernier naufrage,

J'aime mieux mifle fois m'abandonner aux flots.

Qu'aux charmes indolents d'un ennuyeux repos.

Je serais trop heureux, si d'une autre manie

Le ciel ne prenait soin de traverser ma vie;

Je ne me trouverais à plaindre qu'à demi,

Si je n'avais, abbé, que ce seul ennemi ;

De quelque adroit poison dont il vtnt me surprendre,

Je crois que je pourrais quelquefois m'en défendre :

Mais un dieu plein de haine est venu dans un jour

Soufiler dedans mon cœur tous les feux de l'amour.

Depuis le triste instant qui vit finir ma joie ,

Mon cœur de deux bourreaux est devenu la proie ;

Et run n'a pas plutôt suspendu sa fureur,

Que l'autre arme sa rage et déchire mon cœur :

Car sitôt qu'Apollon soufl're que je respire,

L'amour vient sur ses pas exercer son empire ,

Et m'oiïrir un objet qui fut fôit par les dieux

Pour le tourment des cœurs et le plaisir des yeux.

Que ce plaisir fatal m'a fait verser de larmes!

Qu'il en coûte à mon aenr d'avoir vu tant de charmes !

Et qu'il s'en faut, grands dieux I dans cet engagemeut ,

Que le plaisir, hélas ! n'égale le tourment!

Je veux à chaque instant m'échapper de ma chaîne ;

J'appelle à mon secours le dépit et la haine,

La raison , ses froideurs, les maux que j'ai soufferts :

Mais, toujours malgré moi retenu dans mes fers.

Plus je forme d'efforts , plus ma rebelle flamme ,

S'irritant par mes soins, s'allume dans mon âme.

Trop heureux Q..., qui peux en uh seul jour

Changer trois fois d'habit, de cheval, et d'amour ;

Qui peux facilement , d'une flamme légère ,

Passer du blond aa bran, de la fille à la mère ! Pour le premier objet ton cœur est toujours prêt . Tes plaisirs, il est vrai, sont sans goût, sans attrait; Mais tu fais cependant, quoi qu'on en yenille rire, L*aniour sans rien souffrir, et même sans rien dire. Que je serais heureux, si le ciel , en naissant , M'eût donné , comme à toi, ce merveilleux talent ! Ou , comme à Robineau, qu'il eût mis dans ma bouclie Ces accents doucereux , ce langage qui touche, Cet air tendre et flatteur, et ce discours concis Qui fait qu'avec deux mots un cœur se trouve pris ! Mais, hélas l je n'ai rien de ce qu'il faut pour plaire; Je ne puis bien parler , et ne saurais me taire. Je me consolerais , si , comme au siècle d'or , Les amants d'aujourd'hui faisaient l'amour encor. La bouche était du cœur la fidèle interprète : On n'appréhendait point alors qu'une coquette Apprit à ses soupirs quand ils devaient sortir , Et que même les fleurs servissent à mentir ; Qu'une fausse bonté, succédant à la haine. Vint arrêter un camr prêt à rompre sa chaîne. On ignorait enoor l'art de dissimuler : . Qui ping avait d'amour , mieux en savait parler ; Dès que l'on aimait bien, on était sûr de plaire : Aussi y par un retour et juste et nécessaire , Il arrivait toujours que le plus amoureux , Malgré tous ses rivaux , était le plus heureux. Ce beau temps est passé ; tout a changé de face ; Et l'amour aujourd'hui ne se fait qu'en grimace. Il faut être bourru , chagrin , f&cheux , jaloux , Et plus prompt que Rodrigue à se mettre en courroux. Moi-même le premier je sens cette faiblesse : Qu'uue mouche bourdonne autour de ma maltresse. Et vienne impudemment sur ses lèvres s'asseoir , Ou qu'un zéphyr fripon lui lève son mouchoir , Soudain j'entre en fureur , jo pâlis , je frissonne , Et je crois avoir vu mon rival en personne : Je languis , je me plains , quand je vois ses appas ; Je ne souffre pas moins quand je ne les vois pas. Ainsi , toujours fâcheux , odieux à mol-même. Je passe tous mes jours dans une horreur extrême.

4ô4 POJÉSIKS OIVEESfiS.

Je m'ennuie étant seul, le monde me déplaît,

£t ne puis dire enfin si j'aime ou si je hais.

Voilà depuis dnq ans la vie que je mène :

Mais enfin il est temps que je sorte de peine;

Et je Tiens dans ces yen, abbé, te consulter.

De deux rudes métiers lequel dois-je quitter ?

Césserai-je d'aimer, ou bien d'être poète ?

Tu Tas me conseiller , en personne discrète.

De laisser Tun et l'autre, et les vers et l'amour.

Il est vrai : mais c'est trop entreprendre en un jour ;

Et tu seras encore un saint d'un grand mérite ,

Si tu peux , par cons^ , par art , par eau bénite.

Exorciser en moi l'un de cas deux démons :

Abbé , je t'en conjure ; et si par tes sermons

Apollon et l'Amour peuvent quitter la {dace ,

S'il en rentre en mon cœur jamais la moindre trace.

Je consens que mon bras, chargé de nouveaux fers ,

De l'Ottoman encor fasse écumer les mers;

De n'aller qu'en béquille, ou sur une civière;

De ne faire concert qu'avecque GoupiUière ;

Et , pour comble à la fin d'ennuis et de tourment ,

De ne voir de trois mois la belle Lallemaot.

EPITRË III.

A M. QUmAULT.

Favori des neuf Sceurs, toi que l'Amour fit naître Pour être en l'art d'aimer et le guide et le maitre. Et dont les vers galants, libres et pleins d'attraits , Fournissent à ce dieu les plus sûrs de ses traits ; Toi qui connais si bien le cusur et la tendresse ; QuiNàOLT, sonfTre aojourd huiqu'à toi seul je m'adresse Pour châtier des vers, enfants4'un noble feu Qui n'avait d'Apollon peut-être aucun aveu : Juge juste et sévère , ajoute , change , efface ; Viens des vers trop pompeux humilier l'audace ; Fais à de languissants prendre un plus noble essor; Sous tes critiques mains tout va devenir or. Si mon faible travail s*attire quelque gloire , Je te la devrai plus qu'aux Filles de mémoire;

POÉSIES DIVIXSES. 455

Et pour élève enGn si tn yeux m'avoner , «

C'est par cet endroit seul qu'il Taudra me louer :

Car enfin » de tes traits admirateur fidèle ,

Où trouYerai-je aiUeurs un plus parfait modèle ,

Soit que ma muse on jour donne à LuUi des Tersu«

Soupire d*un coeur tendre et digne de ses airs ;

Soit que je veuille encor , d'une plus forte iialdne ,

Pour le cothurne altier faire couler ma veine ;

Ou , qu'un pins nobfe feo m'emporlant vers le& deux.

Je chante d'un héros les exploits^ g^oneux ?

En effet , qui sait mieux daas tes plus ftodes teee

Allumer les brasieiB des «moareoses flammes ?

On dirait cpie f Amour faremift sou carquois »

Qu'il fhippe par tes ooups et touche par ta voix.

Si tu chantes Loun que l'univers révère »

Tu cesses d'être Ovide , et prends le ton d'Homère.

Quelle gloire pour toi » que tes illustres yers

Ayent donné matière à ces nobles concerts

Qui vont porter son nom du midi jusqu'à l'Ourse,

Et du couchant aux Ueux où le jour prend sa source!

A l'ombre de ce nom, cher Quinaiilt, ne crains pas

D'être soumis aux lois d'un iigosie tré|Mts :

A rinjure des ans la gloire est arrachée ,

Puisqu'elle est pour jamais à Louis attachée.

Heureux, si , comme toi, plein de divins transports ,

Je lui pouvais un jour consacrer mes efforts 1

Mais faible et yain désir 1 qu^e muse assez fière

Osera maintenant entrer dans la carrière ?

Campistron m'apprend trop , dans de pareils combats ,

Les dangers que l'on court en marchant sur ses pas.

Je repousse bien kûn de fUtteuses amorces,

Et sais mieux mesurer mes desseins à mes forces.

Que d'autres, plus hardis, dans ces nobles travaux ,

S'efforcent d'imiter Racine et Despréaox ;

Mais nioi , je n'irai point, trop altéré de gloire ,

Honorer le triomphe acquis à leur victoire :

t}ontent de t'admirer dans on vol glorieux ,

Je te suivrai , Qooiault, et du cceor et des yeux.

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