A M. LE MARQUIS DE
Ariste , en ^ains discours ta f échauffes la bile ;
Réserve tes conseils pour on ootur plus docile :
Tesavis sont fort bons, on en doit faire cas;
Mais , pour f en parler net , je ne les suiTrai pas.
Tel qu*un marchand avide, arraché do naufrage,
Des périls échappé je peràs toute l'image ;
Un fier démon m'agite, et m'oblige à souffrir.
Ce démon , que! est-il ? c*est l'ardeur de courir.
Trop gras d'un plein repos , je pars pour l'Italie.
Je suis fou , diras-tu. Qui n'a pM sa foHe?
La nature, en naissant, jalouse de son droit,
Marque l'homme à son coin par quelque fôible endroit.
Souvent notre lK>n sens malgré nous s'évapore,
Et nous aurions besoin tous d'un peu d'ellébore.
Pour surcroît de malheur, prévenus follement,
Noos nous applaudissons dans notre égarement.
Moi , TOUS dira ** , que , d'une main profime.
Pour trois fois mille écus je vende mon Albane!
J'aurais perdu Pesprit ; non , je n'en ferai rien.
Mais, monsieur... Non, vous dîs-je... Il est beau, j'en convicn ;
Jamais l'art triomphant,, avec tant de noblesse,
N'insulta la nature et montra sa faiblesse :
Mais, s'il vous en souvient, depuis un lustre entier.
En cuillères d'étain , en fourchettes d'ader.
Vous mangez, le dimanche, une fort maigre soupe;
Un pot cassé vous sert de bouteille et découpe ;
Et vous et votre sœur, sans habits et sans bois ,
Ne vous chauffez l'hiver qu'en soutflantdans vos doigts.
Voilà d'un fou parfait la parlante peinture.
Dit aussitôt André , qui , docteur en usure ,
Ck>mpte déjà combien neuf mille francs par mois ,
Placés modestement, rendent au dernier trois.
11 est fou. Qui le nie? Êtes- vous donc plus sage.
POÉSIES DIVËRSJBS. 447
O vous qui , possédant tous les trésors du Ta^,
Vous laissez consumer et de soif et de faim ,
Plutôt que d'y porter one coupable main ?
Oronte, p&le , étique , et presque diaphane
Par les jeûnes cruels auxquels il se oondarase,
Tombe malade enfin; déjà de toutes parts
Le joyeux héritier promène ses regarda,
D*un ample coffre-fort contemple la figare,
En perce de ses yeux les ais et la serrure.
Un nouvel Esculape , en cette extrémité ,
An malade aux abois assure la santé »
S'il veut prendre un sirop que dans sa main il porte.
Que coûte-t-il? lui dit l'agoirisant. — Qu'importe?
— Qu'importe, dites-TonsP Je veux savoir comUen.
Peu d'argent, lui dit-il. — Maïs encor ? — Presque rien ,
Quinze sous. — Juste ciel t quel brigandage extrême!
On me tue , on me vole : et n'est-ce pas te même,
De mourir par la fièvre, ou par la pauvreté?
Non , je n'achète point à€e prix la santé.
Damon est agité d'une ftareur contndre ;
Et, dissipant tout l'or qni fit danmer son père ,
Il fait, en moins d'un an, passer par na oomet
Cinquante mille écos d^on bien et quitte et net.
Qui des deux est [dus fou , le prodigve ou l'avare?
Tous deux de leur» erreurs sont le jouet bizarre.
Que sert donc aux mortels cette droite raisoA
Que le ciel leur donna comme nn sûr caveçoo ,
Si rien ne peut brider leur fougoe et leur audace?
Toujours dans les excès nous donnons tête basse ;
Le mal est qu'habillant nos vices en vertus.
Notre erreur est toujoufs ce qui now ^t le plus.
En dépit d'Apollon D veut écrire :
Son frère en vain l'exhorte à quitter la satire, 11 ne veut point changer de style ni de ton ; Il sait que , bien payé de vingt coups de bâton , Il gagna plus cent fois , en dépit de l'envie , Qu'il n'a fait tou t l'hiver avec sa comédie. Laissons donc cet auteur, qui met tout à profit, Aux dépens de scm corps égayer son esprit. Gillot , depuis vingt ans , à plaider se tourmente; De trente-neuf procès il en perdrait quarante ;
44 g POÉSIES DIVERSES.
Tout maigre et gueux qu'il est, il veut encor plaider : L'exemple de Dandia ne saurait le brider. Voici le fait Dandln, pour partager sa vie. Avait pris femme laide et servante jolie : Ck>nduite par Tesprildu démon du Palais , Chacune un beau matin lui suscite un procès : La femme demandait que , pour fait d'impuissance , De permuter d'époux on lui douoât licence; La servante voulait que Dandin fût tenu D'alimenter l'enfant qu'elle avait de son cru. Dandin prenait en paix la bizarre aventure. Et se flattait du moins dans cette procédure , Malgré tous les détours d'un Maurice importun. Que de ces deux procès fl en gagnerait un : Il les perdit tous deux , et , dans la même af&îre, Par un arrêt nouveau fut impuissant et i)ère. Il n'est point de cerveau qui n'ait quelque travers. Saint- Jean ne sait pas lire, et veut faire des vers* Sur un patin de liège élevant sa chaussure , Lise vent être grande en dépit de nature. Damis avait pour vivre huit mille écus par an. Hors la main do ministre ; il se fiiit partisan. Enfin , chaque homme est fov, tout m'oblige aie dire; Et, si ce n'est assez, je veux encor l'écrire. Tout beau , me diras-tu , prédicateur en vers ; Pour trois ou quatre esprits mal timbrés , de travers , N'allez pas, emporté d'une critique vaine, Faire ici le procès à la nature humaine. Je sais bien, cher marquis, que tu n'as aucun trait De ces fous dont ma plume a tracé le portrait : Mais toi, qui fais ici le sage de la Grèce, Ton cœur n'a-t-il jamais ressenti de faiblesse.' Ce fier tyran de l'âme , Amour, ce doux poison , Dis-moi , n'a-t-il jamais attaqué ta raison ? Si Ton me voit encore aux pieds de la cruelle. Dit un amant piqué des rigueurs d'une belle. Que l'enfer... Doucement... Que la foudre... Eh ! de grâce, • Suspendez vos serments. Le premier jour se passe ; L'amant , comme un reclus , s'enferme en son logis ; Il sort le jour suivant , malgré tons ses dépits ; 11 va, revient, s'approche , observe la fenêtre
Où sa maltresse exprès àlTecte de paraître. Qa'arrive-t-ii enfin? Deux mots dans un billet Rengagent de nouveau Toiseau dans le filet. ' Plein des nouTeanx transports de son amour sincère, En cent mille façons il s'efforce de plaire : Malgré son aigre Yoix , qui fait grincer les dents, 11 apprend de Lambert les airs les plus touchants : Quoique d'un âge mûr, tourné vers les cinquante , Pécourt tous les matins lui montre la courante : n use chaque jour de parfoms sur son corps Autant qu'il en faudrait pour embaumer deux morts. Martyr des nouveautés , pour plaire à sa maîtresse , Des marchands du Palais il épuise l'adresse ; Changeant , à ses genoux , de geste et de maintien , Cent fois plus que Baron il est comédien : . Si Célimène rit , à rire il s'évertue ; Estelle triste , il pleure ; a-t-elle chaud , il sue : Se plaint-elle du froid dans le cœur du mois d'août , Ce Protée aussitôt s'afiùble d'un surtout. Ce procédé , marquis , te paraît-il bien sage ? De l'homme cependant voilà la vive image. Mais je te veux prouver que l'homme est mille fois Plus dépourvu de sens que les hôtes des bois. Est-il rien , 'réponds-moi", de plus cher que la vie? Dans chaque être ici-bas cette ardeur réunie Nous apprend qu'il n*est point de bien plus précieux : Cependant l'homme seul , bravant ce don des cieux , A ses jours tant chéris fkit sans cesse la guerre; Il cherche à se détruire; et , craignant que sur terre U ne manquât de place à creuser des tombeaux , Il va, bravant Neptune, en chercher sur les eaux. Ce débauché, fumant de vin et de crapule , Met lui-même en son sein le poison qui le brûle. Ceux que la gloire enchaîne à son char éclatant. Séduits du/aux appAt d'un espoir décevant. Les guerriers si hardis, vrais enfants d'Alexandre, Qu'un point d*honneur expose et ne saurait défendre , Combien de fois le. jour, pleins d'un noble transport, Pour vivre en l'avenir, courenMIs à la mort ! Tant qu'à la fin d'un plomb la blessure soudaine D'une confession leur épargne la peine ,
Et paye an créancier par an trépas d'édat, Aussi bien que ** par des lettres d'état. O siècles fortunés, où la forge innocente» Ne brûlant que pour rendre une moisson moins lente > Enfantait seulement des socs et des râteaux ! Elle ne creusait point ces terribles métaux Dont on Toit les mortels » insultant à la foudre. Faire Toler la mort aTec trois grains de poudre. On ne foisait amas que de blés et de vins ; Mars n*aYait point encor bâti ses magasins. Ces affreux arsenaux, réservoirs de la guerre, D*où l'enfer entretient commerce avec la terre. Voilà rhomme pourtant; et ces folles erreurs Sont les égarements dignes des plus grands cœurs. Et tu yeux , cher marquis , que je sois le seul sage , Que je me sauve seul dans un commun naufrage 1 Non , non ; conviens plutôt que, par mille raisons , Tous les fous ne sont pas aux Petites-Maisons. Je m'appliquerais mieux au soin de la sagesse , S'il se trouvait encore un seul sage en la Grèce. Mais enfin , puisqu'id tous les bommes sont fous , Ce n'est pas un grand mal : hurlons avec les loups.