‹ Théatre de Regnard (volume 3)Chapitre 394 sur 404 · ÉPITRE Y · texte numérisé non relu

ÉPITRE Y

Si tu peux te résoudre à quitter toa logis ,

Où l'or et l'outremer brillent sur les lambris.

Et laisser cette table avec ordre servie ,

Viens , pourvu que l'amour ailleurs ne te convie ,

Prendre un repas chez moi demain, dernier janvier,

Dont le seul appétit sera le cuisinier.

Je te garde avec soin , mieux que mou patrimoine ,

D'un vin exquis, sorti des pressoirs de ce moine

Fameux dansOvilé, plus que ne lut jamais

463 POESlIîiS DIVERSES.

Le défenseur du clos vuité par Rabelaia.

Trois coDvives Gomiufty sans amour, saos affaires ,

Discrets , qui u'iront point révéler nos mystères ,

Seront par moi choiais pour orner le festin.

Là , par cent mots piquants , enfants nés dans le vfa» ,

Nous donnerons l'essor à cette noble audace

Qui fait sortir la joie, et qu'avouerait Horace.

Peut-être ignores-tu dans quel coin reculé

J'habite dans Paris , citoyen exilé,

£t me cache aux regards du profane vulgaire ?,

Si tu le veux savoir, je vais te satisfaire.

Au bout de celte rue oti ce grand cardinal ,

Ce prêtre conquérant, ce prélat amiral.

Laissa pour monument une'triate fontaine

Qui lait dire au passant que cet homme , en sa haine ,

Qui du trône ébranlé soutint tout le fardeau ,

Sut répandre le sang plus largement que l'eau ,

S*élève une maison modeste et retirée,

Dont le chagrin surtout ne connaît point l'enlrée :

L*œil voit d abord ce mont dont les antres profonds

Fournissent à Paris l'honneur de ses plafonds;

Où de trente moulins les ailes étendues

M^appreunent chaque jour quel vent chasse les uues :

Le jardin est étroit ; mais les yénx satisfaits

S'y promènent au loin sur de vastes marais.

C'est là qu'en mille endroits laissant errer ma vue ,

Je vois croître à plaisir Toscille et la laitue ;

C*est là que , dans son temps, des moissons d*artichaiits

Du jardinier actif secondent ks travaux ,

Et que de champignons une couche voisine

Ne fait, quand Û me plaît , qu'un saut dans ma cuisine :

Là , de Vertumne epfiu les trésors précieux

Charment également et le goût et les yeux.

Dans le sein fortuné de ce réduit tranquille,

Je ne veux point savoir ce qu'on fait dans la ville ;

J'ignore si Paris fait des feux pour la paix ;

Mes yeux n'y voyent pojut un maudit Itourvalais

Dans un char surdoré jouir avec audace

Des regards indignés dont chacun le menace ;

Je n'entends point crier tant de nouveaux .... ,

De Tavare cerveau de .... sortis.

Libre d'ambition, d'amour, de Jalousie,

Cynique mitigé , je jouis de la yie;

Et, pour comble de bien , dans ce Ueu retiré,

Je n'y connus Jamais ni M.... ni G.,..

Dans ce logis pourtant humble et dont les tentures

Dans Teau des Gobelins n'ont point pris leurs teintures,

Où Maosart de son art ne donna point les lois ,

Sais-tu quel hôte , ami, j'ai reçu quelquefois?

Enghien , qui , ne suivant que la gloire pour guide ,

Vers l'immortalité prend un vol si rapide,

Et que Nerwinde a vu , par des faits inouïs ,

Enchaîner la victokeauK drapeaux de Louis.

Ce prince respecté , moins par Son rang suprême

Que par tant de vertus qu'il ne doit qu'à lui-même, .

 fait plus d'une fois, fatigué de Marly,

De ce simple séjour un autre Chantilly.

Conti , le grand Conti , que la gloire environne ,

Plus orné par son nom que par une couronne ,

Qui voit , de tous côtés, du peuple et des soldats

Et les cœurs et les yeux, voler devant ses pas ;

A qui Mars et l'Amour donnent , quand il commande ,

De myrie et de laurier une double guirlande;

Dont l'esprit pénétrant, vif et plein de clarté,

Est un rayon sorti de la Divinité,

A daigné quelquefois, sans bruit, dans le silence ,

Honorer ce réduit de sa noble présence.

Ces héros, méprisant tout Torde leurs buffets,

Contents d'un linge blanc et de verres bien nets ,

Qui ne recevaient point la liqueur infidèle

Que Rousseau' fit chez lui d'une main criminelle,

Ont souffert un repas simple et non préparé.

Où l'art des cuisiniers, sainement ignoré.

N'étalait point au goût la funeste élégance

De cent ragoûts divers que produit l'abondance;

Mais où le sel atUque , à propos répandu ,

Dédommageait assez d'un entremets perdu.

C'est à de tels repas que je te sollicite ;

> Marchand de vin.

C*e8t dans cette maison où ma lettre t'invite.

Ma servante déjà, dans ses nobles transports ,

A fait à deux chapons passer les sombres bords.

Ami, viens donc demain , avant qu'il soit une heure.

Si le hasard te fait oublier ma demeure,

Ne va pas t'aviser, pour trouver ma maison ,

Aux gens des environs d'aller nommer mon nom :

Depuis trois ans et plus , dans tout le voisinage.

On ne sait, grâce au del , mon nom ni mon Tisage.

Mais demande d'abord où loge dans ces lieux

Un homme qui, poussé d'un désir curieux ,

Dès ses plus jeunes ans sut percer où l'Aurore

Voit de ses premiers feux les peuples du Bosphore ;

Qui , parcourant le sein des infidèles mers ,

Par le fier Ottoman se vit chargé de fers;

Qui prit y rompant sa chaîne, une nouvelle course

Vers les tristes Lapons que gèle et transit l'Ourse ,

Et s'ouvrit un chemin jusqu'aux bords retirés

Où les feux du soleil sont six mois ignorés.

Mes voisins ont appris Thistoire de ma vie ,

Dont mon valet causeur souvent les désennuie.

Demande-leur encore où loge en ces marais

Un magistrat qu'on voit rarement au palais;

Qui , revenant chez lui lorsque chacun sommeille ,

Du bruit de ses chevaux bien souvent les réveille ;

Chez qui l'on voit entrer, pour orner ses celliers,

Force quartauts de vin , et point de- créanciers.

Si tu veux, clier ami, leur parler de la sorte,

Aucun ne manquera de te montrer ma porte

C'est là qu'au premier coup tu verras accourir

Un valet diligent qui viendra pour t'ouvrir :

Tu seras aussitôt conduit dans une chambre

Où l'on brave à loisir les fureurs de décembre.

Déjà le Teu , dressé d'une prodigue main ,

S'allume en pétillant. Adieu jusqu'à demain.

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