‹ Théatre de Regnard (volume 3)Chapitre 395 sur 404 · SATIRE · texte numérisé non relu

SATIRE

Quelle sombre tristesse attaque tes esprits ? Le chagrin sur ton front est gra^é par replis. Qu'aS-tu Tait de ce teint où la jeunesse brille ? ' Je te Tois plus rêveur qu'un enfant de famille , Qui , courant Tainement , cherche depuis un mois Qudque honnête usurier qui prête au denier trois; On qu'un auteur tremblant qui voit kver les lustres. Pour éclairer bieotdt ses sottises illustres , Quand le parterre en main tient te sifflet tout prêt, Et lui va , sans appel , prononcer son arrêt.

Ma douleur, dier ami, parait avec justice,

Et n'est point en ce jour un effet du caprice.

Le pompeux attirail d*un funeste convoi

Vient de saisir mon cœur de douleur et d'eflTroi.

Mes yeux ont va passer dans la place prochaine

Des menins de la mort une bande inhumaine ;

De pédants mal peignés un bataillon crotté

Descendait à pas lents de Tuniversité :

Leurs longs manteaux de deuil traînaient jusque» à terre;

A leurs crêpes flottants les vents faisaient la guerre ;

Et chacun à la main avait pris pour flambeau

Un laurier jadis vert , pour orner un tombeau.

J'ai vu parmi les rangs , malgré la foule extrême,

De maint auteur dolent la face sèche et blême :

Deux Grecs et deux Latins escortaient le cercueil ;

Et, le mouchoir en main, Barbin menait le deuil.

Pour qui crois-tu que marche une telle ordonnance,

Ce lugubre apparcdl , cette noire afflueuœ.^

D'un poète défunt plains le funeste sort :

L'université pleure, et Despréaux est mort.

11 est mort. C'en est fait; sa satire nouvelle.

Enfant infortuné d'une plume infidèle,

Dont la ville et la cour ont fait si peu de cas,

* Bollcau Despréaui.

46« POETES DIVEBSËS.

L'avail déjà coochiit aux* portes du trépas , Quand les cruels effets d'une jalouse rage L ont fait enfin partir pour ce dernier voyage, li croyait qu'Hippocrène et son pin» pur cristal Ne devaient que pour lui couler à plein canal ; Mais, apprenant qu'un autre, animé par la gloire ». Avait beureusemeot dans sa source osé boire, 11 frémit ; et*, percé du plus cruel dépit , Far Tordre d'Apellon il va se mettre au lit. Tu ris! De tous les maux déchaînés sur la terre Pour livrer alix auteurs une cruelle guerre. Sais-tu bien que Tenvie est le plus dangereux ? Ils n'ont point d antidote à ce poison affreux. Un poëte aisément , aidé par la nature , Souffre la faim, la soif , le soleil, la froidure. Porte sans murmurer dix ans le même habit , N'a que les quatre murs, l'Iiiver, pourtour de lit. D'un grand qui le nourrit il souffre les saccades ; Son dos même endurci se fait aux bastonnades : Mais voit-il sur les rangs quelqu'un se présenter. Et cueillir des lauriers qu'il creit seul mériter. Au bon goût à venir soudain il en appelle ; An siècle perverti sa muse fait querelle ; A chaque coin de rue il crie : O temps! 6 mosurs! Le poison cependant augmente ses ardeurs ;. Et les dépits cruels, les noires jalousies , Font à la fin l'effet de vingt apoplexies. Ainsi Cnit ses jours le classique héros Dont un triste cercueil garde à présent les os. Mais se sentant voisin de l'infernale rive. Et tout prêt d'exhaler son âme fugitive , Il demanda par grâce , et d*uue faible voix , D'embrasser ses enfants pour la dernière fois. Deux valets aussitôt , ses dignes secrétaires , Apportent près de lui des milliers d'exemplaires. Le lit par trop chargé gémit sous les paquets , Et l'auteur moribond dit ces mots par hoquets : « O vous , mes tristes vers , noble objet de l'envie , • Vous dont j'attends riionneur d'une seconde vie, « Puissiez- vous échapper au naufrage des ans , « Et braver à jamais l'ignorapoe et le temps l

« Je ne vous Terrai pli» : déjà la mort liideiise

« Autour de mon chevet étend une aile affreuse :

« Mais je meurs sans regret, dans un tem()8 dépravé

« Où le mauvais goât règne, et va le fiont levé;

K Où le public , ingrat, infidèle , perfide ,

« Trouve ma veine osée et mon style insipide.

« Moi, qui me crus jadis à Régnier préféré

« (Que diront nos neveux ?), R.... ' m*est comparé!

« Lui qui , pendant dix ans , du coacliant à Taurora ,

« Erra chez le Lapon ou rama sous le Maure!

« Lui qui ne sut jamais ni le grec , ni rbébreu ,

« Qui joua jour et nuit, fit grand'chère et lion feu 1

« Est-ce ainsi qu*aulrefois dans ma noire soupente,

« Â la sombre lueur d'wne lampe puante,

« Feuilletant les replis de cent bouquios divers,

« J*appris , pour mes péchés , Fart de fmr ger des vers f

« N'eflt-ce donc qu'en buvant que Vem imite Horace ?

« Par des sentiers de fleurs monte-ton au Parnasse?

« Et R.... cependant voitédater ses traits,

« Quand mes derniers écrits sont en proie aui laquais !

« O rage ! ô désespoir ! 6 vieillesse ennemie !

<i Après tant de travaux , sur la in de ma vie ,

« Par un nouvel athlète on me verra vaincu ! •

« Et je vis ! Non , je meurs ; j'ai déjà trop vécu. •

A ces mots bégayés , que la fureur inspire ,

Boileau ferme les yeux , penche la tête, expire.

Le brait de cette mort dans le pays latin

Se répand aussitôt , et vole chez Barbin.

Là , dans renfonôement d'une arrière-bdatîque.

Sa femme étale en vain un embonpoint antique,

£t , faisant le débit de cent livres mauvais ,

Amuse un cercle entier des oisifs du Râlais :

Là, le vieux nouvelliste a toujours ses séances :

Là , le jeune avocat vient prendre ses licences ;

Et le blond sénateur, en quittant le barreau.

Vient peigner sa perraqne et prendre son chapeau.

C*est là que let^hanoine , au sortir du service ,

Vient en aumnce encore achever son office,

* Rcgnard, qui avait fait uae satire médiocre contre les maris <-a •pposltion à 6eUe de BoUeaii centre les femme».

Et qu*on voit À midi maint aateur demi-ou»

Sar le projet d*UQ livre , emprunter un écu.

Dans ce lycée enfin cette mort imprévue

Fut par les assistants diversement reçue.

Acaste en soupira , le libraire en frémit ,

Crispe en eut Fodl humide , et Perrault en sourit.

Pendant qu'on doute encor de la triste nouvelle ,

Ariste arrive eu j^urs ; et sur une escabelle ,

Au milieu du perron se plaçant tristement,

Lut au eerde, en ces mots, l'extrait du testament :

« En l'honneur d'Apollon , à jamais je souhaite

« Aux yeux de l'univers vivre et mourir poëte;

•( J'en eus toute ma vie et l'air et le maintien :

« Mais, désirant mourir .en poëte chrétien ,

« Je déclare en public que je veux que l'on rende

« Ce qu'à bon droit sur moi Juvénal redemande :

« Quand mon livre en serait réduit à dix feuillets ,

« Je veiix restituer les larcins que j'ai faits;

« Si de ces vols honteux l'audace était punie,

« Une rame à la main j'aurais fini ma vie.

« Las d*étré un simple auteur entêté du latin,

« Pour imposer aux sots , je traduisis Longin ;

« Mais j'avoue, en mourant, que je l'ai mis en masque,

n Et que j'entends le grec aussi peu que le basque.

« Surtout, de noirs remords mon esprit agité

x Fait amende honorable au beau sexe irrité :

K Au milieu des pédants nourri foute* ma vie,

•( J'ignorais le beau monde et la galanterie ;

« Et le cœur d'une Iris pleine de mille attraits

« Est une terre australe où je n'allai jamais.

» Je laisse à mon valet de quoi lever boutique

N Des restes méprisés d'uDeodepindarique

<t Qu'on vit dans sa naissance expirer dans Paris;

« On le verrait bientôt rouler en chevaux gris ,

« Si le langage obscur employé dans cette ode

« Pouvait un jour enfin devenir à la mode.

« Item.,. » Mais, à ce mot, chez l'horloger le Roux

La pendule se meut, sonne, et frappe dix coups.

Alidor aussitôt, rempli d'impatience,

D'un délai criminel accuse l'assistance ;

Fait voir que le temps presse, et qu'il faut, en grand deuil »

Dans une heure au plus tard escorter le cercueil. Il dit; et dans Finstant on vit la compagnie Se lever brusquement pour la cérémonie.

L'un court chez un ami , l'autre chez un fripier, Endosser l'attirail d'un nouvel héritier. Perrin , d*un vieux bahut où pend une serrure , Tira son justaucorps, fait au deuil de Voiture, . Dont le coude entr'ouvert reçut plus d'un échec ; Et d'un crêpe reteint orna son caudebec. Pradon , le seul Pradon , eut assez de courage D'entrer chez un drapier, et, d'un humble langage. Pour quatre aunes de drap estimé vingt écus , • Proposer un billet signé Germanictts.

Enfin , midi sonnant, cette lugubre escorte S'est saisie aujourd'hui du défunt sur sa porte; Et , promenant ses os de quartier en quartier, Le conduit au Parnasse à son gîte dernier. C'est là qu'on va porter ses funèbres reliques , Dans la cave marquée aux auteurs satiriques. Là , sur ira marbre offert aux yeux de l'univers, En caractères d'or on gravera ces vei-s :

Ci-gtt maître B ,qoi vécut de médire.

Et qui mourut aussi par un trait de satire :

Le coup dont il frappa lui fut enfin rendu."

Si par malbeur un Jour son livre était perdu ,

A le cbercher bien loin , passant , ne t'embarrasse :

Tu le retrouveras tout entier dans Horace.

Page 1