‹ Théatre de Regnard (volume 3)Chapitre 404 sur 404 · DU DANEMARK · texte numérisé non relu

DU DANEMARK

De Hambourg nous partîmes pour Copenhague.

Copenhague est située sur la mer Baltique fort avantageusement. Elle est frontière du côté de la province de Schonen, et a soutenu le siège fort vigoureusement pendant deux ans contre le grand Gustave-Adolphe, père de la reine Christine, que nous avons vue à Rome. Les clochers de Sainte-Marie portent les marques de ce siège.

La tour de robservaloire , sur laquelle un carrosse peut monter, est une pièce fort curiei^e. Elle fut bâtie par Frédéric IL Du haut

de la tour on découvre toute la ville , qui ne nous parut pas fort grande , mais presque de tous côtés environnée d'eau. On y voit un globe céleste de cuivre , fait de la main de Tycho-Brahé , mathématicien fameux , originaire du pays.

La bourse est un fort beau bâtimeut qui fait face au Louvre. Son clocher est d'une manière assez particulière ; quatre lézards , dont les queues s'élèvent en Tair» en forment la flèche. C'est là où se vendent toutes les curiosités, comme au palais.

Le cabinet du roi est au-dessus de la bibliothèque. Ce sont plusieurs chambres remplies de curiosités » entre autres une queue de cheval , qui est la marque d'autorité , et que les hachas mettent devant leurs tentes lorsqu'ils sont à Tarmée ; le Grand Seigneur, trois ; et le vizir, deux. Nous y vîmes une belle mandragore femelle ; les pantoufles d'une fille qui fut taponata sans en rien sentir; Fongle qu'on dit être de Nabuchodonosor ; et un.des enfants de cette comtesse de Flandre qui en mit au monde autant que de jours en Tan.

U n'y a point de langue plus propre à demander l'aumône que la danoise : il semble toujours qu'ils pleurent.

Le Danemark est un pays très-gras et très-abondant , consistant en quantité d'Iles , dont les plus renommées sont Séeland, Falster, Langeland, Laland et Fionie, renommée par cette dernière victoire qui sauva le royaume de sa perte totale , lorsque les Danois, secondés des Hollandais, défirent Charles-Gustave dans cette ile , lequel avait tenu deux ans Copenhague assiégée. Le roi de Danemark est encore maître de l'ilc d'Islande, qu'on croit être Vultima Tkule connue des anciens. Cette ilelmalgré les neiges qui la couvrent , ne laisse pas d'avoir des montagnes brûlantes qui vomissent les feux et les flammes de leur sein , et auxquelles les poètes comparent le sein de leur maîtresse. Il y a des lacs fumants qui convertissent en pierre tout ce qu'on y jette , et plusieurs autres merveilles qui rendent cette ile recommandable.

D£ LA SUËDË.

Ce que nous appelons présentement Suède était autrefois appelé Scandie ou Scandinavie , qui n'est pour ainsi dire qu'une presqu'île, qui s'étend entre l'Océan , la mer Baltique, et le golfe Bothnique.

Cette province n'est pas des plus fertiles partout. LaLaçov»»^*?.^

la stérilité même ; et ce peuple , que j*ai eu la curiosité d*aHer voir au bout du monde, est entièrement abandonné de la nourriture du corps et de Tàme , n'ayant ni le pain matériel , ni Tévangélique. Mais la Gothie et TOstrogotbie sont des pays qu'on peut compa> rer à la France pour leur fertilité ; et la terre y est si bonne, qu'elle donne en trois mois ce qu'elle produit en neuf en d'autres endroits. Les autres lieux , où l'on force la nature pour l'obliger à nourrir les habitants , sont la Schonen , ia Schanmolande , l'Angermanie , la Finlande ; et c'est dans ces lieux où la nature , refusant la fertilité des plaines» accorde l'abondance des forêts, que les habitants brûlent l'hiver, pour semer l'été prochain du grain sur les cendres, qui y vient eu perfection, et en moins de temps que partout ailleurs.

Les Suédois sont naturellement braves gens ; et, sans parler des Gotbs et des Vandales , qui , franchissant les Alpes et les Pyrénées , se rendirent maîtres de l'Italie et de l'Espagne, considérons de nos jours un Gustave-Adolphe, l'honneur des conquérants, suivi de très-peu de Suédois, qui pdssa victorieux toute rAllemagne comme un éclair, et qui fit ressentir à tous les princes la valeur de ses armes. Voyons un Charles-Gustave , dernier roi de ce pays, qui réduisit les Danois, ses plus fiers ennemis, à se retirer duns leur ville capitale, qui leur restait seule de tout le royaume, où il les assiégea pendant deux ans; qui, après plusieurs batailles, vint finir ses jours à Gothembourg , d'une fièvre , à l'âge de trente-sept ans , le 12 février 1660.

Ce prince , qui n'a jamais fait que des merveilles, obligea aussi le ciel à le seconder et à le secourir, et à faire des miracles pour lui. Il affermit les eaux du Beit, pour lui donner occasion d'entreprendre une action héroïque. Charles X fit passer toutes ses troupes sur une mer glacée de deux lieues de large , avec tout le canon, et y Campa plusieurs jours avec une intrépidité de cœur qui surprenait tous les autres , et qui lui était naturelle. Si ce prince était grand guerrier, il ne fut pas moins politique ; et il le fit bien voir pendant le gouvernement de la reine Christine , qui , s'amusant à consulter quantité desavants qu'elle faissdt venir de toutes parts, et qui ne lui apprenaient pas l'art de régner, lui donna occasion de captiver l'esprit de tous les sénateurs, rebutés du gouvernement de cette reine , qu'ils obligèrent à abdiquer le royaume entre ses mains.

Le grand Gustave-Adolphe n'a-t-il pas montré le chemin à ce

digne successeur? et, après avoir mené une vie tout liéroîque et toute guerrière , il la Qnit dans le champ de la victoire , et au milieu de ses armées , d'un coup de mousquet , qui ôta à l'Europe son plus grand conquérant.

La reine Christine a été un digne rejeton de ce grand prince : cette princesse avait l'âme toute royale , et a épuisé toutes les louanges des grands hommes. Elle aurait régné plus longtemps , si elle eût été plus maîtresse d'elle-même; et la jalousie qu'elle excita parmi les sénateurs , qui voyaient impatiemment les dernières faveurs qu'elle accordait au ristrosse , dont elle eut des enfants , lui ôta la com'onne de dessus la tète. Elle changea de religion , à la persuasion d'un ambassadeur d'Espagne , qui lui promit qu'elle épouserait le roi son maître , si elle voulait se faire catholique. Elle est demeurée à Borne presque tout le temps qu'elle a quitté le sceptre , où elle s'entretenait de dix mille écus de pension que le pape lui donnait tous les ans , jusqu'à ce que le roi do France Tait fait rentrer dans tous ses biens. Elle s'était réseiTé les îles fertiles d'Aland et de Gothland, qui sont sur la mer Baltique ; mais elle les a échangées depuis peu contre le territoire de Norcopin en Ostrogothie.

Charles XI, à prévient régnant, est fils de Charles-Gustave, comte palatin , de la maison de Deux-Ponts , et de Hedwige-Éléonore, fille puînée du duc de Holstein. C'est un prince qui ne dément point la générosité de ses ancêtres , et son port fier et royal fait assez voir qu'il est du sang des illustres Gustaves. Les inclinations de ce prince sont toutes martiales ; et n'ayant plus d'ennemis à combattre, sa plus grande occupation est d'aller à la chasse aux ours. Cette chasse se fait mieux en hiver qu'en été ; et lorsque quelque paysan a découvert leurs passages par les traces qui sont imprimées dans la neige , il en donne avis au grand veneur, qui y conduit le roi. L'ours est un animal intrépide ; il ne fuit pointa l'aspect de l'homme , mais il passe son chemin sans se détourner. Quand on l'aperçoit assez proche , il faut descendre de cheval , et l'attendre jusqu'à ce qu'il soit fort près de vous ; et vous le faites lever sur ses pattes de derrière , par un coup de sifflet que vdîîB donnez : c'est le temps qu'il faut prendre pour le tirer , et il est fort dangereux de ne le pas blesser mortellement ; car il vient de furie se jeter sur le chasseur , et Tembrassant des pattes de devant , il rétouffe ordinairement : c'est pourquoi il faut avoir encore un pistolet pour lui lâcher à bout portant , et via é^^vtxx ^wk >a.^<w.-

DÎère extrémité. Nous en vimes un à Stockholm , que le roi avait tué lui-même , en secourant son favori Vakmester , qui en était presque étouffé. Cet animal est couché trois ou quatre>mois de Tannée, et ne prend pour lors aucune nourriture qu*en suçant sa patte. Le roi a toujours autour de lui trois ou quatre petits ours, à qui on coupe les àents et les ongles tous les mois.

Il faut remarquer, à la chasse de l'ours , qu'elle se fait aussi en Pologne de plusieurs manières. Comme il n'y a rien de si délicat que les pattes d'ours, qu'on sert à la table des rois , il n'y a point aussi de chasse à laquelle les gentilshommes prennent plus de plaisir. Il est dangereux de manquer son coup , car l'ours frappe retourne sur le chasseur, et l'étouffé des pattes de devant. Il nous fut dit, par un gouverneur d'une provmce de la Prusse , qu'il n'y avait pas quinze jours qu'un de ses parents avait eu le bras rompu à la chasse d'un ours , et le cou tordu , dont il mourut. Les paysans les chassent autrement : ils savent l'endroit, où ils vont les attaquer avec un couteau à la main. Lorsque l'ours vient à eux, ils lui mettent dans la gueule la main gauche entortillée de beaucoup de linges , et de l'autre l'éventrent. L'autre façon n'est pas si périlleuse. L'ours est extrêmement friand du miel que les abeilles font dans des troncs d'arbres : il monte , attiré par l'odeur de la proie , au sommet des arbres les plus élevés. Les paysans mettent de l'eau-de-vie parmi ce miel; et l'ours , qui trouve cette nourriture agréable , en prend tant que la force du brande?in l'enivre et le fait tomber, où le paysan alors le trouve étendu sans force , et n'a pas grand'peine à s'en rendre le maître.

Je partis de Copenhague pour Stockholm le l*^** juillet. Nous vîmes Frédérisbourg , le lieu de plaisance du roi, qu'on peut appeler le Versailles du Danemark. La chapelle en est magniGque; la chaire et le tabernacle, et quantité d'autres figures, sont d'argent massif; mais ce qui me parut de plus curieux fut un orgue d'ivoire qu'on dit avoir coûté quatre-vingt mille écus de sculpture. De Frédérisbourg nous vînmes coucher à Elseneur , où est le détroit du Sund ; c'est là que tous les vaisseaux payent au roi de Danemark. Les vaisseaux suédois sont exempts de payer aucun tribut; ce qui fait que la plupart des vaisseaux prennent bannière suédoise , qui est de bleu avec une croix jaune. Ce passage est gardé d'un bon château ; mais je ne crois pas qu'il soit bien difficile d'y passer sanfriVen v^^^t.

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VOYAGE D£ SUÈDE. 6!t3>

Ville fortifiée, et reoommaQdable par la dernière bataille que le roi de Suède y donna. Ce fut là le premier combat qu'il soutint» et la première victoire qu'il remporta, aidé de M. de Feuquières , lieutenant général des armées du roi , et ambassadeur auprès du roi de Suède. Ce fut dans cette même bataille que ce jeune roi se laissant emporter à son courage , et se croyant suivi de son régiment de drabans, qui sont ses gardes, avec lesquels il se croit invincible, s'avança seul au milieu de l'armée ennemie, cherchant partout le roi de Danemarii, et l'appelant à haute voix; et ne le trouvant point , il se mita la tête d'un régiment ennenû qu'il trouva > sans capitaine , faisant le commandement en allemand , comme toutes les nations du Nord , et le conduisit au milieu de son armée, ' où il fut haché en pièces.

Nous arrivâmes à Stockhohnle lundi à onze heures du soir , ayant été six jours à marcher continuellement , et le jour et la nuit , par des rochers et des bois de pin et d'espiéras, qui forment la plus belle vue du monde. Nous fîmes ce chemin dans un chariot que nous achetâmes quatre écus à Drasé; et nous remarquâmes les maisons des paysans , qui sont faites à la moscovite , avec des arbres entrelacés. Ces gens ont quelque chose de sauvage; l'air et la situation du pays leurinsph*ent cette manière.

Stockholm est une ville que sa situation particulière rend admirable. Elle se trouve située presque au milieu de la mer Baltique , au commencement du golfe Botbnique. Son abord est assez diflicile , à cause de la quantité de rochers qui l'environnent ; mais du moment que les vaisseaux sont une fois dans le port, ils sont plus en sûreté qu'en aucun endroit du monde : ils y demeurent sans ancre, et s'approchent jusque dans les maisons. Stockholm est la ville de la mer Baltique du plus grand commerce ; et comme cette mer n'est navigable que six mois de l'année, rien n'est plus superbe queU quantité des vaisseaux qui se voient dans son port, depuis le mois d'avrU jusqu'au mois d'octobre.

Sitôt que nous fûmes arrivés à Stockholm , nous allâmes saluer M. de Feuquières, lieutenant' général des armées du roi, qui y était ambassadeur depuis dix ans. Il nous reçut avec tout l'accueil possible , et nous mena le lendemain baiser la main du roi. Ce

prince , âgé de Vingt-cinq ans , est fils de , prince de Holstein,

entre les mains duquel la reine Christine , fille d'Adolphe, demie**

rot de la maison de Yasa , laissa la couronne de Suède, lorsqu'elle voulut se défaire du gouvernement et changer de religion.

Son humeur est toute martiale ; les exercices de la guerre et de ta chasse lui sont familiers ; et il n'a pas de plus grand plaisir que celui qu'il prend dans ces travaux. Nous eûmes l'honneur de l'entretenir pendant près d'une heure, et le plaisir de le contempler tout à notre aise. Il est d'une taille bien proportionnée : son port est 6er , et tout en est royal.

L'on lit , pendant notre séjour à Stockholm , de grandes réjouissances pour la naissance d'une princesse. Nous fûmes présents à la cérémonie de son baptême. Il y eut table ouverte ; et le roi , pour . marquer sa joie, entreprit de soûler toute la cour, et se fit luimême plus gaillard qu'à l'ordinaire. Il les excitait lui-même , eo leur disant qu'un cavalier n'était pas brave lorsqu'il ne suivait pas son roi. Il parlait le peu de français qu'il savait à tout le monde ; et je remarquai que c'était le seul de sa cour qui le parlait le moins. Tous les cavaliers suédois se font une gloire particulière de bien parler notre langue. Le comte de Sterabok , grand maréchal du royaume, le ristrosse ou vice-roi, comte delà Gardie, le grand trésorier Steint-Bielke, le comte Cunismar , tous ces gens-là parient aussi bien français que des Français mêmes. L'envoyé d*Angleterre fit d<%s merveilles dans cette débauche, c'est-à-dire qu'il se soûla le premier. L'envoyé de Danemark , qui avait tenu la princesse au nom du roi son maître , le suivit de bien près , et ne raisonna guère. Après lui toute la compagnie n'en fit pas moins. Les dames furent aussi de la partie. Les deux bellès-fiiles du ristrosse tenaient les bouts du poêle qui couvrait l'enfant; elles s'y firent distinguer par-dessus toutes les autres dames parleur beauté et leur l)onne grâce.

La mine de Coperbéryt est ce qu'il y a de plus curieux en Suède , et qui fait toute la richesse du pays. Quoiqu'il s'y trouve beaucoup de mines , celle-là a toujours été la plus estimée ; et on ne se souvient point du temps qu'elle a été ouverte : elle est à quatre journées de Stockholm. On découvre cette ville longtemps avant que d'y être , par la fumée qui en sort de toutes parts , et qui la fait plutôt paraître la boutique de Vulcain que la demeure des hommes. On ne voit de tous côtés que fourneaux , que feux, que charbon, que soufre et que cyclones, qui achèvent de perfectionner

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ce (fl^leau infernal. Mais descendons dans oetabime» pour en mieux concevoir Thorreur. On nous condaisit d'abord dans une chambre où nous changeâmes d'habits , et primes ^lacân un bâton ferré pour nous soutenir dans les endroits les plus dangereux. De là nous entrâmes dans la mine par une bouche d'une longueur et d'une profondeur épouvantables , qui empêchaient de voir les gens qui travaillaient dans le fond, dont les uns élevaient des pierres, d'autres faisaient sauter des terres ; quelques-uns détachaient le roc du roc par des feux apprêtés pour cela; mfin tous avaient leur emploi différent. Nous descendîmes dans ce fond par quantité de degrés qui y conduisaient; et nous commençâmes alors à connaître que nous n'avions encore rien fait , et que ce n'était là qu'une préparation à déplus grands travaux. En effet , nos guides, allumèrent alorsdesfiambeaux de bois de sapin, qui perçaient à peine les épaisses ténèbres qui régnaient dans ces lieux souterrains , et ne donnaient de jour qu'autant qu'il en fallait pour distinguer tous les objets affreux qui se présentaient à la vue. L'odeur du soufre vous étouffe, la fumée vous aveugle , le chaud vous tue : joignez à cela le bruit des marteaux qui retentissent dans ces cavernes , laTue de ces spectres nus comme la main et noirs comme des démons ; et vous avouerez avec moi qu'il n'y a rien qui donne une plus forte idée de l'enfer que ce tableau vivant, peint des plus sombres et des plus noires peintures qu'on se puisse imaginer.

Nons descendîmes plus de deux lieues dans terre par des chemins épouvantables , tantôt sur des échelles tremblantes , tantôt sur des planches légères, et toujours dans de continuelles appréhensions. Nous aperçûmes dans notre chemin quantité de pompes , et des machines assez curieuses pour élever les eaux; mais nous ne pûmes les examiner, à cause de l'extrême fatigue dans laquelle nous nous trouvions: nous aperçûmes seulement quantité 4ie ces malheureux qui travaillaient à ces pompes. Nous allâmes jusqu'au fond avec beaucoup de peine; mais quand il fallut remonter, supemsque evadere ad auras , ce fut avec des peines incomparables que nous regagnâmes la première hauteur, où il fallut nous jeter contre terre pour reprendre un peu d*haleinc , que le soufre nous avait coupée. Nous arrivâmes , par le secours de quelques gens qui nous prirent par-dessous les bras , à la bouche de la mine. Ce fut là que nous commençâmes à respirer avec autant de plaish*

que ferait une âme qui sortirait du purgatoire ; et nous commencions à reprendre un peu de vigueur, quand un objet pitoyable se présenta devant nous. On reportail en haut un pauvre malheureux qui venait d'être écrasé d'une pierre qui était tombée sur loi. Cela arrive tous les jours ; et les pierres les phis petites, venant à tomber d*une hauteur extraordinaire, font le même effet que les plus grosses. II y a toujours sept ou huit cents hommes qui travaillent dans cet abime : ils gagnent seize sous par jour ; et il y a presque autant de piqueurs , qui ont une hache à la main pour marque de commandement. Je ne sais si Ton doit avoir plus de compassion da sort de ces malheureux , ou de l'aveuglement des hommes , qui , pour entretenir leur luxe et assouvir leur avarice , déchirent les entrailles de la terre, confondent les éléments, et renversent toute la nature. Boêce avait bien raison de dire , en se plaignant des mœurs de son temps :

Hea ! primus quis Tuit ille Au ri qui pondéra tecti Gemmasqae latere volentes , Pretlosa pericula fodit?

En effet , y a-t-il rien de plus inhumain que d'exposer tant de gens dans de si précieux périls? Pline dit que les Romains, qui avaient plus besoin d*hommes que d'or , ne voulaient point permettre qu'on ouvrit des mines qu'on avait découvertes en Italie, pour ne pas exposer la vie de leurs peuples ; et les malheureux qui ont mérité la mort ne peuvent être plus rigoureusement punis qu'en les laissant vivre pour être obligés de creuser tous les jours leurs tombeaux. On trouve dans cette mine du soufre vif, dd vitriol bleu et vert , et des octaèdres : ce sont des pierres taiUées naturellement en forme pyramidale de Ton et de l'autre côté.

De Coperbéryt nous vînmes à une mme d'argent qu'on voit à Salbéryt , petite ville à deux journées de Stockholm, dont l'aspect est un des plus riants qui soient en ce lieu. Nous allâmes le lendemain à la mine , qui en est distante d*un quart de mille. Cette mine a trois larges bouclies , dans lesquelles on ne voit point d^ fond. La moitié d'un tonneau soutenue d'un câble sert d'escalier pour descendre dans cet abime , qui monte et qui descend par une même machine assez curieuse , que l'eau fait tourner de Tun et de l'autre côté. La grandeur du péril où l'on est se conçoit aisément, quand on sq \o\\, Àmv.^<6<^c»\yi\^> u'ayant qu'un pied

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dans celte macbine , et qu*on conn^dt que la vie dépend de la force ou de la faiblesse d'un câble, Un satellite noir comme un démon , tenant à la main une torche de poix et de résine , descend avec vous , et chante pitoyablement un air dont le chant lugubre semble être fait exprès pour cette descenle infernale. Quand nous fûmes vers le milieu, nous fumes saisis d'un grand froid, qui, joint aux torrents qui tombaient sur nous de toutes parts» nous fit sortir du profond assoupissement dans lequel nous semblions être en descendant dans ces lieux souterrains. Nous arrivâmes enfin , après une demi-heure de marche, au fond de ce premier gouffre ; là nos craintes commencèrent à se dissiper : nous ne vîmes plus rien d'affreux; au contraire, tout brillait dans ces régions profondes. Nous descendîmes encore fort avant sous terre , sur des échelles extrêmement hautes , pour arriver dans un salon qui est dans l'enceinte de celte caverne, soutenu de plusieurs colonnes du ■précieux métal dont tout était revêtu. Quatre galeries spacieuses y viennent aboutir; et la lueur des feux qui brillaient de toutes parts, et qui venaient à frapper sur l'argent des voûtes, et sur un clair ruisseau qui coulait à côté; ne servait pas tant à éclairer les travaillants qu'à rendre ce séjour plus magnifique que le palais de Pluton , qu'on nous met au centre de la terre , où le dieu des richesses a déployé tous ses trésors. On voit sans cesse dans ces galeries des gens de toutes les nations , qui recherchent avec tant de peine ce qui fait le plaisir des autres hommes. Les uns tirent des chariots , les autres roulent des pierres , et d'autres arrachent e roc du roc. C'est une ville sous une autre ville : là il y a des maisons , des cabarets , des écuries et des chevaux ; et ce qu'il y a de plus admirable , c'est un moulin qui tourne continuellement dans le fond de ce gouffre , et qui sert à élever les eaux qui sont dans la mine. On remonte dans la même machine pour aller voir les différentes opérations pour faire l'argent.

On appelle stuf les premières pierres qu'on tire de la mine, lesquelles on fait sécher dans un fourneau qui brûle lentement , et qui sépare l'antimoine , l'arsenic , et le soufre , d'avec la pierre , le plomb, et l'argent, qui restent ensemble. Cette première opération est suivie d'une autre , et ces pierres séchées sont jetées dans des trous pour y être pilées et réduites en limon, par le moyen de quantité de gros marteaux que l'eau fait agir : cette boue est délayée dans une eau qui coule incessamment sur une grosse toile

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mise en ^aeis , qui, emportant tout ce qu'il f a de terrestre et de grossier , retient le plomb et l'argent dans le fond , d*où on le tiré pour le jeter, pour la troisième fois , dans des fourneaux qui séparent l'argent d'avec le plomb qui sort en écume.

Les Espagnols du Potosi ne s'arrêtent plus à toutes les différentes fontes pour puri6er l'argent et le rendre malléable, depuis qu'ils ont trouve la manière de l'afftner avec le vif-argent, qui est l'ennemi mortel de tous les autres métaux , qu'il détruit, eioepté l'or et l'argent , qu'il sépare de tout oe qu'ils ont de terrestre pour s'unir entièrement à eux. On trouve du mwcure dans cette mine ; et ce métal , quoique quelques-uns ne lui donnent pas ce nom , parce qu'il n'est pas malléable , est peut-être mi des plus rares effets de la natpre : car étant liquide et coulant de lui-même , et la chose du monde la plus pesante, il se convertit en la plus légère , et se résout en fumée, qui , venant à rencontrer un corps dur ou une région froide, s'épaissit aussitôt, et reprend sa première forme sans pouvoir jamais être détruit.

La personne qui nous conduisit dans la mine , et qui en était *j[)lendant , nous fît voir ensuite chez lui quantité de pierres curieuses qu'il avait ramassées de toutes parts. Il nous fit voir un gros morceau de cette pierre ductile qui blanchit dans le feu loin de se consumer, et dont les Romains se servaient pour brûler les corps de leurs défunts. Il nous assura qull Tavait trouvée dans cette même mine , et nous fit présent à chacun d'un petit morceau , que, par grâce spéciale, il en détacha.

Nous partîmes le même jour de cette petite ville pour aller à Upsal , où nous arrivâmes le lendemain d'assez bonne heure. Cette ville est la plus considérable de toute la Suède, pour son académie et pour sa situation : c'est là où tous ceux qui veulent embrasser l'état ecclésiastique vont étudier; et la politique de ce royaume défend aux nobles d'entrer dans cet état , afin de maintenir toujoui-s le nombre des gentilshommes, qui peuvent servir plus utilement ailleurs.

FIN DBS OEUVRES CHOiSlES DE REGNÀRD.

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