‹ Théâtre de salonChapitre 101 sur 158 · SCÈNE 111 Les Mêmes, («is LÉON D'OR VIGNY · texte numérisé non relu

SCÈNE 111 Les Mêmes, («is LÉON D'OR VIGNY

LE l'URTIEU, aimonranl.

Entrez, monsieur; voici madame.

(Entre Léon dOrvigny portant un eosturae de fermier. Il est très-pile et son organe est d'une lenlour mélancolique.)

MADAME DE SAINT-MARC

Il a l'air bien malheureux.

CHARLOTTE

t;t le costume ne le flatte pas.

LÉON d'oRVIGNY.

Madame, j'ai ob(5i.

MADAME DE SAINT-MARC

Monsieur, je suis ravie de vous voir sain et sauf; mais vous m'obligeriez beaucoup si vous m'exposiez la raisdh qui vous a fait donnef la préférence à mon étang sur toutes les pièces d'eau du voisinage.

LÉON d'orvignv.

Madame, je n'ai aucune préférence; le hasard m'a con-

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duit chez vous, l'accès du désespoir m'a saisi devant votre étang, et ma raison n'a pu retenir ma fête, je suis tombé! Je comprends, maintenant, devant vous, que mon suicide est plus qu'un crime : c'est une impolitesse; une autre fois, je me contenterai d'être criminel.

MADAME DE SAINT-MARC

Comment, monsieur, vous vous proposez de recommencer?

LÉON D ORVIGXY, a'sec une mélancolie profonde.

Il le faut bien.

MADAME DE SAINT-MARC

A votre âge, monsieur, quel si grand malheur peut exciter en vous un désespoir si acharné? Veuillez bien excuser l'indiscrétion de ma demande.

LÉON d'oRVIGNY.

Votre demande est toute charitable, et n'est point indiscrète.

MADAME DE SAINT-MARC

Peut-être une passion contrariée...?

LÉON d'oRVIGNY,

Non, madame; une passion contrariée m'eût donné la vie.

MADAME DE SAINT-MARC

La perte d'une fortune...?

Non, madame; ma fortune me donne l'aisance : j'ai onze mille francs de rente, et ma maison de campagne est à cinq minutes de ce château.

MADAME DE SAINT-MARC

Votre santé...?

U.Nt; VEUVE INCONSOLABLE. 223

LÉON d'oRYIGiNY.

Est excellente, madame ; je'possède tout ce qui fait la joie des autres hommes; il ne me manque rien pour fitre heureux.

MADAME DE SAINT-MARC

Et vous èies malheureux ?

LÉON d'oRVIGNY.

■ Je n'ai point dit cela, madame.

MADAME DE SATNT-MAHC.

Alors, monsieur, je ne vous comprends pas.

LÉON d'oRVIGNY.

Cela ne m'étonne pas.

charlotte.

Ni heureux ni malheureux, c'est une horrible position !

LÉON d'oRVIGNY.

L'ennui me tue, madame, voilà!

MADAME DE SAINT-MARC, avec un soupjr.

Je comprends !

CHARLOTTE, de même.

iNous comprenons!

MADAME DE SAINT-MARC

Vous n'aimez donc rien en ce monde?

LÉON d'oRVIGNY,

Rien, madame, pas même l'amour.

CHARLOTTE

Ah ! mon Dieu !

iih THfciATRE DE SALON.

LEON I) ORVIGNY, s'incliiianl pour preiidic i'uiit;o.

Madame, pemietlez-moi de me retirer.

MADAME DE PAIXT-MAJIC.

Monsieur!

CHAULOTTE.

-Madame, ne laissez pas partir monsieur, il va se renoyer.

MADAME DE SAINT-MARC

Monsieur, je me crois obligée, en conscienco. de vous demander si vous allez sortir de ce château avec de meilleures intentions?

LKON D'OUVKJNY.

Madame, mes intentions sont immuables. Je vais retrouver dans le monde tout ce que je croyais y avoir laissé; vos jardiniers, en me sauvant, ne m'ont ac ordé qu'un sursis. Je suis irrévocablement condamné.

Alors, monsieur, ma religion. me défend de vous laisser sortir !

CHARLOTTE

Vous êtes uotre prisonnier; nous ne voulons pas avoir la mort d'un homme sur la conscience.

LÉON d'oRVIGNY.

Il me serait bien aisé de vous tromper, madame, sur mes intentions... mais j'aime mieux accepter toutes les conséquences de ma franchise.

madame DE SAINT-MARC.

Vous ne vous intéressez donc ;ï personne, monsieur? et personne ne s'intéresse à vous?

LÉON d'oRVIGNY.

Je suis orphelin, madame... Le suicide est l'expression suprême de l'égoïsme... celui qui se lue n'aimait que lui.

CHARLOTTE

Mais nous nous intéressons à vous, madame et moi.

madame.de saint-marc.

Sans doute; et n'êtes-vous pas engagé de reconnaissance et d'amitié envers ceux qui vous ont sauvé de la mort à leurs risques et périls?

LÉON d'or VIGNY.

Ceux-là, je ne les oublierai pas : ma fortune leur apparlient ou va leur appartenir...

Ce sont des services qui ne se payent pas avec de l'argent.

LÉON d'oRVICNY.

De quelle manière voulez-vous quejeles paye, madame?... Je les payerai.

MATiAME DE SAlNT-MAUC.

En renonçant à vos projets de mort.

LÉON d'oRVIGNY.

J'essayerai de vivre, madame... mais...

madame de saint-marc.

( i!i ! point de mais... Vous avez été sauvé chez moi pur mes gens, je \ OLis ordonne de vivre, et vous vivrez ; votre premier suicide a été, dites-vous, une impolitesse; le second sérail une ingratiludc... Vous ne acvr./. p.i? iiiiirat.

LÉON u'oil VIGNY.

Si quelque chose, madame, peut nm réconcilier avec la

vie, c'est l'intérôt que votre grâce charmante daigne porter à un malheureux.

MADAME DE SAINT-UABC

Comment osez-vous vous dire malheureux! Laissez celte plainte à ceux qui souffrent des maux véritables.

CHARLOTTE

Et qui n'ont pas onze mille francs de rente,

LÉON d'oUVIGNV,

Eh bien, mes onze mille francs de rente jouent un grand rôle dans la liste de mes ennuis... Ce chiffre boiteux onze, qui ne s'accorde pas avec les douze mois de l'année, me tour^ mente au delà de toute expression... Xe riez pas, madame, ceci est grave... J'éprouve chaque matin une tentation fatale à laquelle je succomberai tôt ou tard pour donner à mes revenus le douzième qui leur manque; je sens que je me lancerai dans quelque tripotage de bourse, dans quelque machination de chemin de fer, et que je me ruinerai complètement à la poursuite de ce douzième. Tout cela est absurde, j'en conviens, absurde pour les autres et trèsraisonnable... à mes yeux; je regarde le chiffre onze comme un ennemi mortel.

MADAME de SAINT-MARC

Si tous les malheurs qui vous tourmentent sont de la nature de celui-ci, je ne désespère pas de votre guérison.

LÉON d'oRVIGNY.

Maintenant, madame, daignez-vous donner la hberté à votre prisonnier?

MADAME DE SAINT-MARC

Oui, mais à condition que mon prisonnier méritera sa liberté.

ll.NE VEUVE INCONSOLABLE. -lil

LÉON d'oRVIGNY.

Je serai reconnaissant, madame.

MADAME DE SAINT-MARC

Et VOUS viendrez tous les jours exprimer votre reconnaissance à ceux qui vous ont sauvé, jusqu''à votre complète guérison.

LÉON d'oRVIGNY.

Tous les jours, madame; je me survis à moi-même, ou, pour mieux dire, ma vie commence aujourd'hui, (ii saïue respectueusement et soit.)

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