SCÈNE V MADAME DE SAINT-MARC, HIPPOLYTE, GABRIEL LOROT
tous deux en costume de chasse.
MADAME DE SAINT-MARC
Mon cousin!
Me voici! me voici ! cousine, embrassons-nous! j'ai mis onze jours et demi pour venir de Paris à votre château, à travers bois, plaines, étangs et marécages, toujours chassant comme un braconnier! Je vous présente, cousine, mon ami Gabriel Lorot; il vous demande un asile. L'infortuné a sur le dos quinze procès-verbaux de garde-chasse. Je lui ai promis les douceurs de votre ho.-;pitalité.
MADAME DE SAINT-MARC, au comble de l'embarras.
Je ne refuse l'hospitalité à personne; mais vous savez que je n'ai rien ici de ce que l'hospitalité demande.
HIPPOLYTE
Il ne demande rien, cousine; nous, chasseurs, nous nous contentons même de ce qui n'existe pas... Quatre heures de sommeil dans une grange, sur une botte de foin, et, à la pointe du jour, nous revoilà sur pied, au milieu d'un orchestre de chiens, la plus belle des musiques! et nous réveillons en sursaut tout ce qui dort dans les broussailles, à dix lieues à la ronde, et nous chantons le fameux ha-
lali...
En avant, chasseurs! en avant!
Cousine, je vous dirai le reste plus tard.
GABRIEL I.OROT.
Madame, avant de vous voir, je vous avais déjà remerciée de votre bon accueil dans la personne de votre aimable cousin.
niPPOLYTE.
Bravo! mon ami! galant comme un chasseur! C'est un proverbe de chasseur, ma cousine.
Oh! la remarque est inutile ; je l'avais deviné.
HIPPOLYTE
Je suis heureux, cousine, de vous présenter Gabriel Lorot comme le plus ancien de mes amis.
MADAME DE SAINT-MARC
Ah!
HIPPOLYTE
Je n'ai pas d'autre ami, et nous nous connaissons depuis
LNE VLL'VE I.\CUNSULA.[5Lt:. ^239
avant-hier; mais deux jours en chasse, c'est dix ans. Mon père m'a donné un bon conseil : «Mon enfant, m'a-t-il dit toujours, veux-tu ne jamais avoir d'ennemis, ne fais jamais d'amib.» J'ai suivi le conseil tant que j'ai ignoré l'existence de Gabriel Lorot, un jeune homme accompli; héros de tir et de salle; héros d'épée et d'arme à feu! passé docteur in utroque à la Sorbonne du jardin Mabille, enfin un Pylade de I80O que mon père n'avait pas prévu quand il m'a donné son conseil.
MADAME DE SAINT- MARC
Cet éloge est très-flatteur et très-mérité, sans doute; malheureusement, votre ancien ami ne trouvera dans ce château aucune occasion de faire valoir ses qualités brillantes; le conduisant ici, vous m'avez préparé un regret bien amer, celui de le ^oir partir trop lot.
HIPPOI.YTE-.
11 partira tard, il ne partira pas, nous peuplerons votre solitude, chère cousine.
GABRIEL LOROT.
Trop heureux,madame, de partager notre existence entre la chasse et votre société.
MADAME DE SAINT- MARC, à part.
La belle occasion d'être impolie, si j'osais.
Cousine, nous avons, mon ami et moi, un appétit de chasseurs ; j'ai invité Gabriel à. déjeuner chez vous.
GABRIEf. LOROT.
Sans façon.
■2io TIlÉATRb: DE SALON,
HIPPOLYTE
Non, avec façon; ma cousine a la première lablf du département.
MADAME DE SAINT-MARC
Messieurs, je vais donner mes ordres. (EUe saine et son :.
gauche.)